Enquêtes linguistiques

Au doigt et à l’oreille

décembre 2016

Voici deux questions que nous soumet une utilisatrice d’Antidote, portant respectivement sur les locutions boucles d’oreille(s) et pointer du doigt. La première question est d’ailleurs très semblable à celle d’une autre correspondante.

 

Je me demande pourquoi il n’y a pas de s à oreille dans l’entrée boucle d’oreille, alors que dans le Multi et le Petit Robert il y en a un.

Le Multidictionnaire1 et le Petit Robert2 écrivent bien tous deux au singulier boucle d’oreille, ce qui contredit l’affirmation. Et la graphie envisagée boucle d’oreilles évoquerait un bijou s’attachant simultanément aux deux oreilles, ce qui se conçoit assez mal… Mais il est probable que la question porte plutôt sur le pluriel de la locution : quand on écrit boucles au pluriel, faut-il aussi ajouter un s à oreille ?

En réalité, Antidote accepte les deux pluriels boucles d’oreille et boucles d’oreilles. On peut le vérifier dans le dictionnaire de définitions en cherchant la locution boucle d’oreille, qui figure dans la section Locutions sous chacune des deux entrées boucle et oreille. La locution est affichée au singulier, sa forme canonique, mais on peut obtenir son pluriel en cliquant sur la petite icône qui suit (lettre i dans un cercle) et qui permet d’afficher une bulle d’informations supplémentaires. C’est là où sont affichées les deux formes plurielles admises boucles d’oreille et boucles d’oreilles. Les utilisateurs d’un Antidote doté du module Visuel intégré verront de plus à côté de la locution une illustration accompagnée de la légende boucles d’oreille. C’est ce pluriel que le Visuel a adopté pour les légendes et étiquettes de ses illustrations. C’est peut-être cette illustration qui a donné l’impression qu’Antidote ne connaissait que ce pluriel.

Cela dit, il est vrai que le pluriel boucles d’oreilles est le plus fréquent dans l’usage. Un coup de sonde dans un immense corpus de textes écrits au fil des derniers siècles montre que, même si le pluriel boucles d’oreille a toujours eu des adeptes (c’est d’ailleurs, sous cette forme, le titre d’une comédie d’Edmond Rochefort3), c’est boucles d’oreilles qui a toujours été majoritaire. Cette préférence est d’ailleurs amplement illustrée par Antidote dans son dictionnaire des cooccurrences et celui des citations (dont l’une de Flaubert), où toutes les occurrences de la locution au pluriel sont sous la forme boucles d’oreilles

Les ouvrages de référence francophones reflètent cette tendance en donnant majoritairement le pluriel boucles d’oreilles. Faut-il pour autant proscrire boucles d’oreille ? Dans ce type de locution nominale construite selon le schéma nom + de + nom, l’usage est souvent hésitant quant à la graphie du pluriel, et le scripteur dispose parfois d’un peu de latitude. Un article de la Banque de dépannage linguistique4 invoqué par une autre correspondante donne parmi ses exemples le pluriel boucles d’oreilles. Toutefois, le même article ajoute : « Mais, dans de nombreux cas, l’usage est flottant, l’idée de singularité étant aussi possible que celle de pluralité ». Dans le cas qui nous occupe, sans parler des gens qui portent leurs boucles à une seule oreille, le pluriel boucles d’oreille peut se justifier si l’on sent l’expression comme synonyme de « boucles pour l’oreille », où le mot oreille est placé sur un plan générique.

En conclusion, nous croyons légitime pour Antidote d’offrir une paire de pluriels.

Cette question étant bouclée, prêtons l’oreille à la seconde.

 

Pour l’entrée pointer du doigt quelque chose, cette expression est considérée comme fautive dans le Multi, mais pas dans Antidote. Pourquoi ?

Il est vrai que cette expression est critiquée par certains ouvrages, sous prétexte qu’il s’agirait d’un calque de l’anglais. On peut d’abord remarquer que, au sens figuré d’« accuser », la forme anglaise est to point the finger at. Si calque il y a eu, ce n’est pas une simple traduction mot à mot, car un pur calque syntaxique aurait dû aboutir à la construction pointer le doigt vers/à.

Le linguiste Camil Chouinard a exprimé là-dessus un avis plein de bon sens : « On dit plutôt montrer du doigt, ou désigner du doigt, dans le sens de viser une chose que l’on croit en cause, une personne que l’on croit responsable. Mais il est correct de dire pointer son index vers quelqu’un, et aussi pointer un doigt accusateur sur qqn ou qqch. Par conséquent, l’expression pointer du doigt, même si elle nous vient probablement de l’anglais, n’est pas nécessairement incorrecte5. » Bref, elle ne mérite pas d’être mise à l’index.

D’ailleurs, au moins deux dictionnaires français respectables l’accueillent dans leurs pages. Dans la plus récente édition du dictionnaire de l’Académie française6, la locution pointer du doigt est bien consignée, à côté de pointer son doigt vers. On peut y lire ces exemples : Pointer son doigt vers quelqu’un, pointer du doigt un objet. De même, le Trésor de la langue française7 recense pointer qqn du doigt (« désigner quelqu’un avec un doigt tendu »), avec à l’appui une citation de l’écrivain Céline.

Les dictionnaires d’Antidote s’appuient eux-mêmes sur l’analyse d’un corpus de textes provenant notamment de la littérature et de la presse contemporaines francophones. On peut y constater d’une part que, par rapport à des expressions synonymes, l’essor de pointer du doigt dans l’usage semble relativement récent, ce qui pourrait confirmer une influence de l’omniprésent anglais. D’autre part, la locution semble maintenant bien implantée en français. À titre indicatif, voici le nombre d’occurrences qu’on trouve dans notre corpus pour ces expressions apparentées :

    13 516   pointer du doigt
    12 285   montrer du doigt
    1 089   pointer le/un doigt
    548   désigner du doigt
    196   indiquer du doigt

Dans tous les coins de la francophonie, notamment dans la presse, on trouve de nombreux exemples de pointer du doigt, aussi bien au sens propre (« diriger son doigt vers ») qu’au sens sens figuré (« accuser »). Un tel glissement du sens concret vers un sens métaphorique est un phénomène lexical courant et naturel. 

À la lumière de tout ce qui précède, nous estimons que pointer du doigt ne mérite pas d’être pointé du doigt.

 


1. VILLERS, Marie-Éva de. Multidictionnaire de la langue française, 6e édition, Montréal, Éditions Québec Amérique, 2015, article « oreille », p. 1245. 

2. Le Petit Robert de la langue française 2016, version 4.2 [numérique], Paris, Dictionnaires Le Robert, article « boucle ». 

3. ROCHEFORT, Claude-Louis-Marie de Rochefort-Luçay, dit Edmond. Les Boucles d’oreille, comédie vaudeville en un acte, Paris, Barba, 1831.

4. OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE. « Nombre du complément du nom », Banque de dépannage linguistique.

5. CHOUINARD, Camil. 1 300 pièges du français parlé et écrit, édition revue et augmentée, Montréal, Éditions La Presse, Barba, 2003, p. 230.

6. « Pointer », Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, version numérique en ligne.

7. « Pointer3 », Trésor de la langue française, version numérique en ligne.

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