Enquêtes linguistiques

Enfermé dehors

juin 2017

Une utilisatrice d’Antidote écrit :

Je m’interroge : peut-on être enfermé dehors de la voiture, de son appartement ? Il semble que le en- de enfermer signifie qu’on est toujours à l’intérieur de quelque chose. (C’est l’idée de locked out of the car.) Peut-on alors être fermé dehors ou à l’extérieur de sa voiture ou de son appartement ?

Qui n’a jamais vécu une situation frustrante de ce genre ? Et ce n’est pas un phénomène nouveau : on peut observer que l’expression enfermé dehors, ainsi que la forme verbale (s’)enfermer dehors, est employée depuis des siècles, surtout dans des contextes où la victime ne s’est pas placée elle-même dans la situation. Remontons à un épisode particulièrement dramatique de l’histoire de France, celui de la capture de Jeanne d’Arc par les alliés des Anglais devant les murs de la ville de Compiègne, qu’elle défendait. Cet évènement survenu en 1430 est ainsi décrit par Perceval de Cagny dans la chronique qu’il a rédigée dans la même décennie (l’orthographe est ici celle de la plus ancienne copie existante, qui date du XVIIe siècle) :

Le capitaine de la place, voyant la grant multitude de Bourguignons et Englois prestz d’entrer sur son pont, pour la crainte que il avoit de la perte de sa place, fist lever le pont de la ville et fermer la porte : et ainssi demoura la Pucelle enfermée dehors et poy de ses gens avecques elle. Quant les ennemis virent ce, touz se efforcerent de la prendre […]1.

On pourrait citer d’autres occurrences anciennes où l’expression est ainsi utilisée dans un contexte de siège militaire où des soldats se retrouvent devant une porte fermée.

Une porte verrouillée peut aussi servir de ressort narratif plus ou moins comique : plusieurs anciennes attestations de l’expression figurent dans des nouvelles ou des comédies. On en trouve plus d’une occurrence dans les Cent nouvelles nouvelles (1486)2. Voici un exemple à la forme infinitive, extrait de la traduction française de 1545 du Décaméron de Boccace, où parle une femme qui est fort marrie de son mari :

C’est ce meschant homme, qui vient toutes les nuictz yvre à la maison, […] moy ne le pouvant plus endurer, je luy ay voulu faire ceste honte de l’enfermer dehors, pour voir s’il s’amenderoit3.

On trouve des attestations similaires dans des traductions françaises de comédies de Shakespeare, comme celle par François-Victor Hugo, fils du célèbre écrivain4. Le grand Victor lui-même semblait d’ailleurs gouter le caractère paradoxal de l’expression enfermer dehors, si l’on en croit un article publié dans les journaux à l’occasion de sa mort en 18855. Un chroniqueur proche du défunt écrivain y raconte que celui-ci se plaisait à narrer une anecdote à propos ses deux filles, qui avaient apprivoisé des tourterelles. Un jour que celles-ci s’étaient mal conduites, les fillettes les avaient expulsées par la fenêtre en disant : « Ça vous apprendra à être méchantes. Vous allez être enfermées dehors ! » Et, quand les tourterelles tapaient du bec à la fenêtre pour rentrer, les enfants répondaient : « Non ! non ! Restez là en prison ! »

On retrouve un peu la même idée de prison extérieure dans une courte pièce de Jean Cocteau, grand pondeur de formules paradoxales. Intitulé l’Impromptu de Versailles, ce divertissement met en scène les personnages de Molière, Saint-Simon et Louis XIV. À ce dernier, qui menace de jeter Saint-Simon à la Bastille, Molière répond :

Sire, si Monsieur de Saint-Simon m’accepte comme défenseur et si le Roi l’agrée, je plaide sa cause : c’est dans les prisons que l’idée de liberté prend le plus de force et peut-être ceux qui enferment les autres dedans risquent-ils de s’enfermer dehors6.

Déjà en 1593, on trouve cette dialectique du dehors/dedans et de la prison/liberté dans l’austère Recueil ou manuel catholique d’oraisons dévotes :

Enferme dehors tout le monde, & tout le tintamarre de tes mauuaises affections7.

Cela dit, même si l’expression enfermer dehors est fort ancienne, elle est restée rare sous la plume des grands écrivains, ce qui explique peut-être qu’elle ne semble guère avoir attiré l’attention des auteurs de dictionnaires, qui sont généralement muets à son sujet, tout comme les grammairiens et autres arbitres du bon usage. Une exception qu’on peut citer n’est pas récente. Voici ce qu’écrivait Antoine Oudin en 1632 dans sa Grammaire françoise :

[…] vous remarquerez une plaisante impropriété en nostre langue, quand on dit, Je suis enfermé dehors8.

Ce témoignage montre d’une part le caractère déjà courant de l’expression et d’autre part son caractère discutable selon Oudin. Mais le blâme semble léger puisque l’impropriété est qualifiée de « plaisante ». Quoi qu’il en soit, Oudin réitère le reproche en 1640 dans ses Curiositez françoises :

Enfermé dehors, qui en effet est impropre, c’est-à-dire fermer un lieu, & laisser la personne dehors9.

À l’époque, la locution en effet signifiait plutôt « en réalité ».

Alors que les dictionnaires monolingues ignorent l’expression, on la trouve souvent donnée comme équivalent dans des dictionnaires bilingues anciens et récents. Par exemple, en 1538, Robert Estienne traduit le verbe latin excludere par mettre hors, enfermer dehors, chasser, jeter hors dans son dictionnaire latin-français10. On trouve dans le sens inverse dans son dictionnaire français-latin de 1549 la locution enfermer dehors, avec excludere comme équivalent latin11. Équivalence identique dans le Thresor de la langue françoise de Nicot (1606)12. On retrouve de même l’expression dans un dictionnaire français-italien du XVIIe siècle13 ou dans un dictionnaire grec-français du XIXe siècle14. De nos jours, plusieurs dictionnaires anglais-français traduisent les expressions to lock out et locked out par enfermer dehors et enfermé dehors, sans marque d’usage particulière, avec parfois d’autres équivalents15.

Comme il est noté dans la question de départ, ce qui peut gêner — ou plaire, selon le point de vue — dans enfermer dehors, c’est l’apparente contradiction entre le caractère « intérieur » du verbe enfermer et le caractère « extérieur » de l’adverbe dehors. Quand elle est utilisée délibérément pour créer un effet, une telle association de mots contradictoires est une figure de style appelée oxymore. On pourra juger que son caractère absurde convient bien pour décrire la situation d’une personne qui peut aller partout sauf justement dans le lieu où elle veut (son appartement, sa voiture). Outre les comédies et histoires drôles, des situations cocasses de ce genre alimentent parfois la rubrique Insolite des journaux, comme dans ce titre tiré de la presse :

Ils se font enfermer dehors par leur bébé le soir de Noël16.

L’expression est de nos jours assez fréquente dans les médias, un peu partout dans la francophonie. Outre la presse, on la trouve dans des titres ou sous-titres d’œuvres et textes divers. En 2006 est même sorti un film français intitulé Enfermés dehors17.

Le caractère contradictoire ou singulier de l’expression est parfois marqué par sa mise entre guillemets ou par un commentaire, mais elle est aussi utilisée dans des contextes parfaitement neutres sans intention plaisante particulière.

Pour ceux qui, malgré tout, seraient soucieux d’éviter cette locution, le français dispose d’équivalents. On pourrait rappeler pour commencer que le verbe exclure, bien qu’il signifie plutôt de nos jours « expulser », avait à l’origine un sens plus près de celui qui nous intéresse, tout comme son étymon latin excludere. Il existe aussi le verbe forclore, mais, de nos jours, il s’est spécialisé dans un emploi juridique assez sémantiquement éloigné, et ne s’utilise plus qu’à l’infinitif et au participe passé (forclos). Déjà en 1769, l’auteur du Dictionnaire de l’élocution françoise sentait le besoin de le définir à l’aide de synonymes plus clairs :

FORCLORE [...] composé de clore, qui veut dire enfermer, & de l’adverbe latin foris, qui signifie dehors. Forclore signifie donc, si l’on peut parler ainsi, enfermer dehors, empêcher d’entrer, mettre dehors, exclure. Il ne s’emploie plus qu’en style de Palais18.

L’expression style de Palais signifie « jargon juridique ». Autre ancien exemple où l’on préfère expliquer par une expression plus claire :

[…] les créanciers demeureraient forclos, c’est-à-dire enfermés dehors […]19

Voici d’autres tournures possibles. Par exemple, pour une personne qui rentre chez elle et qui n’a pas ses clés sous la main, on pourra dire :

Je suis bloqué dehors, à l’extérieur.
Je suis coincé dehors, à l’extérieur.
Je suis dehors sans clé.
J’ai laissé les clés à l’intérieur.

Quant à des équivalents comme verrouillé dehors (qui équivaut mot à mot à locked out) et fermé dehors (proposé dans la question initiale), ils semblent relativement rares.

Dans le cas particulier d’une voiture bêtement inaccessible, voici d’autres suggestions :

J’ai fermé ma voiture avec les clés dedans.
J’
ai fermé la porte en laissant les clés à l’intérieur.

Dans le cas d’une personne qui en laisse délibérément une autre à l’extérieur :

Elle m’a laissé dehors (sans clé).
Elle m’a laissé à la porte.
Elle m’a mis à la porte.
Je me suis trouvé mis à la porte.
Elle m’a fermé la porte au nez.

Il existe aussi l’expression figurée un peu plus recherchée condamner sa porte à quelqu’un, c’est-à-dire refuser de le recevoir. Sans complément explicite, condamner sa porte signifie « refuser de recevoir toute visite ». Au sens propre, condamner une porte signifie « la rendre inutilisable ».

Ces quelques équivalents devraient satisfaire les rédacteurs désireux de condamner leur porte à l’expression enfermer dehors, bien que celle-ci paraisse peu condamnable au vu de sa longue histoire. Comme bien souvent, le choix sera dicté par le registre, le destinataire, le contexte.

 


 

1. PERCEVAL DE CAGNY. Chroniques de Perceval de Cagny, publiées par Henri Moranvillé, Paris, Librairie Renouard, 1902, p. 175-176.
2. ANONYME. Cent nouvelles nouvelles, Paris, Antoine Vérard, 1486. Voir en bas de la première colonne de la page cible (81e nouvelle) le passage « nous serons enfermes dehors ».
3. BOCCACE. Le Décaméron, traduction d’Antoine Le Maçon (1545), éditée par Alcide Bonneau, Paris, I. Liseux, 1879, tome 4, p. 228.
4. SHAKESPEARE, William. « La Comédie des erreurs », Œuvres complètes de W. Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo, Paris, Pagnerre, 1865-1872, tome 14, p. 265.
5. VÉRON, Pierre. « Courrier de Paris », le Monde illustré, Paris, 30 mai 1885, p. 362.
6. COCTEAU, Jean. L’Impromptu du Palais-Royal, Paris, Gallimard, 1962, p. 64.
7. VEREPE, Simon. Recueil ou manuel catholique d’oraisons devotes, Anvers, Jean Bellere, 1593, p. 383.
8. OUDIN, Antoine. Grammaire françoise rapportée au langage du temps, Paris, Pierre Billaine, 1632, p. 228-229.
9. OUDIN, Antoine. Curiositez françoises, Paris, Antoine de Sommaville, 1640, p. 183.
10. ESTIENNE, Robert. Dictionarium latinogallicum, Paris, 1538, p. 262.
11. ESTIENNE, Robert. Dictionaire francoislatin, Paris, 1549, p. 215.
12. NICOT, Jean. Thresor de la langue francoyse, tant ancienne que moderne, Paris, David Douceur, 1606, p. 230.
13. CANAL, Pierre. Dictionaire francois et italien, 2e édition, Paris, Nicolas Buon, 1603.
14. ALEXANDRE, Charles. Dictionnaire grec-français, 12e édition, Paris, Hachette, 1872, p. 185.
15. Par exemple la version en ligne du Dictionnaire anglais-français Larousse.
16. « Ils se font enfermer dehors par leur bébé le soir de Noël », site My TF1 News, 26 décembre 2012.
17. « Enfermés dehors », encyclopédie en ligne Wikipédia.
18. DEMANDRE, A. Dictionnaire de l’élocution françoise, Paris, Lacombe, 1769, tome 1, p. 421.
19. HOUYET, Henri-Charles-François. Traité de l’ordre entre créanciers et de la purge préalable des hypothèques, Caen, Alfred Bouchard, 1859, p. 414.

 

 

 

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