Enquêtes linguistiques

Tour de la magie

juillet 2017

Bien que l’on sache qu’ils sont truqués, les tours de magie fascinent, parce qu’on cherche à percer à jour leurs procédés. Nous aimerions bien vous les dévoiler, mais, malheureusement, les magiciens en gardent jalousement le secret. En compensation, nous proposons de remplacer les tours de magie par un tour des mots liés à la magie. Les trois mots qui vont sortir du chapeau sont prestidigitateur, prestige et charme. Même si nous en révélons l’origine, nous sommes convaincus que ces trois mots susciteront l’étonnement.

prestige

Autrefois, le prestige était du ressort du magicien. En effet, prestige désignait jusqu’en français classique une illusion produite par la magie. Il est attesté au XIVe siècle, mais n’est usité que depuis le XVIe siècle. Au XVIIe siècle, le terme s’étend aux artifices qui visent à séduire et, au XVIIIe siècle, au pouvoir de provoquer l’admiration (avoir du prestige).

Prestige a été emprunté au latin antique praestigiae ‘tours de passepasse’. Ce dernier, qui est aussi à l’origine de prestidigitateur, constituerait l’altération de praestrigiae, dérivé de praestringere ‘éblouir, aveugler’ (se décomposant en prae ‘devant’ et stringere ‘serrer’, donc ‘serrer devant [les yeux], bander [les yeux]’).

prestidigitateur

Étant donné qu’un prestidigitateur effectue ses tours de magie grâce à ses doigts prestes, la présence du mot preste ainsi que de la racine latine digit-⁠ ‘doigt’ dans ce mot semble naturelle. Or, son histoire est plus complexe qu’elle n’y parait. En effet, prestidigitateur a été précédé de prestigiateur, de même sens, qui peut être considéré comme le véritable étymon du mot moderne. Prestigiateur avait été emprunté au latin antique praestigiator, qui signifiait ‘charlatan’ ou ‘escamoteur’, et qui avait été dérivé de praestigiae ‘tours de passepasse’, qui est aussi à l’origine de prestige.

La graphie moderne prestidigitateur a été créée par le comte Jules de Rovère en 1815, un escamoteur qui cherchait un terme qui le distinguerait des autres illusionnistes. Il allongea donc prestigiateur, déjà pourtant d’aspect savant, en le réinterprétant en preste, digit-⁠ et -⁠ateur. Même si la complexité du néologisme avait l’avantage de lui conférer du mystère, il avait l’inconvénient d’être facilement déformable. On qualifia ainsi Jules de Rovère de prestigiditateur dans un numéro de 1819 du journal Le véridique de Gand.

charme

Le mot charme provient du nom latin carmen, plus précisément de sa forme accusative carminem, sauf dans le sens de ‘genre d’arbre de la famille des bouleaux’, où il est issu plutôt du latin carpinus. Carmen dérive, par l’intermédiaire d’une forme archaïque canmen, du verbe canere signifiant ‘chanter’. Carmen signifiait donc à l’origine ‘chant’. Comme les formules magiques étaient habituellement chantées, carmen finit par désigner ces formules chantées et même, par la suite, non chantées. C’est cette dernière acception qui se transmit au français charme (jeter un charme); elle est considérée aujourd’hui comme littéraire.

La forme carminem a connu plusieurs évolutions au cours du temps pour aboutir à charme. D’un point de vue phonétique, on constate le passage naturel du c initial latin au ch, ainsi que l’effacement du m final, du i, puis du n. D’un point de vue sémantique, on constate aussi plusieurs changements. Par exemple, à partir du sens ‘formule magique’ se crée le sens ‘accessoire magique destiné à l’envoutement’ (porter un charme sur soi). Dans une autre voie, charme acquiert le sens de ‘attrait exercé sur quelqu’un’, où la notion de magie devient métaphorique : « pouvoir d’attraction sur quelqu’un comme sous l’influence de la magie » (faire du charme). De la formule magique perçue comme neutre, puisqu’elle pouvait être tantôt bénéfique, tantôt maléfique, le mot glisse ainsi vers un sens entièrement positif, quoiqu’encore mystérieux. La magie est enfin complètement évacuée avec l’apparition du sens ‘beauté’ (le charme d’un paysage), au pluriel dans le sens ‘beauté d’une personne’ (vivre de ses charmes).

En physique, on appelle charme la propriété d’une des six espèces fondamentales de quarks. Dans ce sens, le mot provient de l’anglais charm, lequel à son tour avait été emprunté au français charme. Contrairement aux quarks de première génération, le quark « charme » ne forme que des particules instables. Si la rumeur est vraie, l’origine de son nom serait plutôt fantaisiste : on l’aurait baptisé ainsi parce que, grâce à lui, les calculs de la théorie fonctionnaient comme un charme…

 

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