Enquêtes linguistiques

Trésor de pirates

septembre 2016

Les histoires de pirates ont de tout temps fait rêver les petits et les grands avec leurs voyages au long cours, leurs combats navals et leurs trésors enfouis dans des iles. Ces écumeurs de mer possédaient pourtant d’autres trésors tout aussi précieux : l’origine de leurs appellations. Empressons-nous donc de voguer sur la mer des mots pour en sonder les richesses étymologiques. À l’abordage !

corsaire

On confond aisément aujourd’hui le corsaire et le pirate. Toutefois, pendant l’Époque moderne (période qui s’étend de la fin du Moyen Âge jusqu’à la Révolution française), les deux termes correspondaient à deux activités distinctes. Le corsaire était le capitaine d’un navire civil qui faisait la « course », soit la chasse légale aux navires de commerce battant pavillon ennemi. Cette légalité lui était conférée par une « lettre de marque » émise en temps de guerre par le gouvernement. Le terme a été étendu au navire, par l’ellipse de galée corsaire (‘galère qui fait la « course »’), ainsi qu’aux membres d’équipage sous le commandement d’un corsaire. Le pirate, quant à lui, n’attaquait que de son propre chef et exerçait donc une forme de banditisme. La confusion entre ces deux termes est compréhensible du fait que le corsaire du pays attaquant était naturellement considéré comme un pirate par le pays attaqué et que les corsaires se faisaient parfois pirates en temps de paix pour combler le manque de revenu.

Le mot corsaire est attesté depuis la Renaissance et provient du mot italien corsaro. La finale en -⁠aro, correspondant à la finale -⁠aio de l’italien standard, suggère une forme dialectale du centre ou du sud de l’Italie. Corsaro est lié au latin médiéval cursarius, signifiant ‘celui qui fait la course’, décomposable en cursus ‘course’ et -⁠arius ‘(celui) qui’. Ultimement, cursus est le participe passé de currere, dont est issu le verbe français courir. Les premières formes françaises cursaire et coursaire traduisent une possible influence du latin cursarius ou de l’occitan corsari, prononcé [koursari] depuis le Moyen Âge.

Le pantalon laissant le mollet découvert, rappelant celui des corsaires, a été en vogue peu après la Deuxième Guerre mondiale. Il fut tout naturellement appelé pantalon corsaire, rapidement réduit à corsaire (porter un corsaire).

pirate

Contrairement au corsaire, le pirate exerçait une activité illégale en pillant les navires. Le mot pirate, attesté depuis le Moyen Âge, a été emprunté au latin pirata, lui-même emprunté au grec ancien peiratēs, de même sens que le mot français. Le mot grec a été formé à partir du verbe peiran, signifiant ‘faire une tentative (d’attaque)’. À son tour, peiran provient du nom peira ‘tentative’, qui a par ailleurs produit aussi empirique (en grec empeirikos ‘expérimenté, qui a progressé grâce à des tentatives’).

De nouveaux sens apparaissent à partir du XIXe siècle. Ainsi, par métonymie, on voit apparaitre le sens ‘navire de pirates’, qui concurrence l’expression vaisseau pirate, attestée depuis le siècle précédent. Les autres sens ne réfèrent pas directement à la navigation maritime, mais conservent néanmoins l’idée d’illégalité. Il s’agit de l’emploi nominal ‘personne sans scrupules qui s’enrichit illégalement aux dépens d’autrui’ (les pirates de la finance) et de l’emploi adjectival ‘se dit d’un lieu illégal de transmission d’information’ (librairie pirate, radio pirate). Avec l’arrivée de l’aviation et de l’informatique, on étend aussi la notion de piraterie à ces domaines avec les expressions pirate de l’air et pirate informatique, abrégées souvent en pirate.

forban

Le mot forban insistait à l’Époque moderne sur l’illégalité de l’activité du pirate et même sur son immoralité, puisqu’il n’hésitait pas à attaquer des navires amis. Ce comportement répréhensible, qui mérite à coup sûr le banissement, nous mène justement au mot banissement lui-même.

Forban provient du verbe francique firbannjan, décomposable en fir-, exprimant l’éloignement ou le caractère péjoratif, et en bannjan ‘condamner au bannissement’, verbe dans lequel on reconnait le français bannir. Le latin tardif a assimilé firbannjan sous la forme forbannire en confondant le préfixe francique avec sa préposition foris ‘à l’extérieur de’. Le gallo-roman en a tiré le déverbal forbannum ‘bannissement’ (à moins qu’il n’ait été emprunté directement d’un déverbal francique), qui devient forban en ancien français. Au XIIIe siècle, il prend brièvement le sens de ‘bannissement’ avant d’adopter définitivement celui de ‘pirate’, issu de l’interprétation « personne qui mérite le bannissement (par ses activités illégales) ». À partir de cette connotation péjorative, il acquiert le sens de ‘vil personnage’ au tournant du XIXe siècle.

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