Numéro 49, 31 octobre 2008
Aucun,
aucuns,
d’aucuns
On nous demande :
Le dictionnaire
d’Antidote mentionne l’expression d’aucuns,
qui signifie « quelques-uns ». Pourquoi a-t-elle ce
sens
positif, alors que le pronom aucun
a un sens négatif ?
L’expression d’aucuns
est un vestige du sens originel du mot aucun,
qui voulait dire « quelqu’un ». Débutons avec un peu
d’étymologie. En latin classique, l’expression aliquis unus,
formée des mots aliquis
(« quelque ») et unus
(« un ») signifiait littéralement
« quelqu’un ». Le passage de
la forme latine aliquis
unus à la forme française aucun a suivi ces
étapes (les étapes intermédiaires ne sont pas attestées, mais
probables) :
aliquis
unus (latin classique)
aliquunus (latin populaire)
alicunus
alcunus
alcun (français, Xe siècle)
aucun (français, XIIIe siècle)
Les
pronoms français
aucun
et
aucuns
ont d’abord signifié « quelqu’un » et
« quelques-uns ». Au singulier, le
mot pouvait naturellement s’utiliser dans des tournures négatives. Une
phrase comme
je n’ai vu
aucun signifiait « je n’ai (pas) vu
quelqu’un ». Au fil
des siècles, le mot
aucun
fut si souvent employé dans des tournures négatives avec
ne qu’il a fini par
revêtir le sens de « pas un ». Cette
évolution est similaire à celle du mot
personne qui, selon
le contexte, peut signifier « être humain » ou
« nul être humain ». Mais, dans le cas de
aucun,
parallèlement à l’essor de l’emploi négatif, on a progressivement
délaissé le mot au sens de « quelqu’un » dans des
tournures
affirmatives. La forme plurielle
aucuns
a mieux résisté dans le sens positif
(« quelques-uns »), car elle se
prêtait moins aux tournures négatives. Par exemple, au
XVII
e siècle, Jean de La Fontaine pouvait encore
écrire, à propos du fabuliste latin qui l’a inspiré :
Phèdre
était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé 1.
Aujourd’hui, ce sens ne survit guère plus que dans
la
locution d’aucuns
(« quelques-uns », « certains »,
« plusieurs »).
Cette expression est d’ailleurs généralement considérée comme vieillie
ou
d’un registre
soutenu. D’aucuns la trouvent même un
tantinet prétentieuse.
Aucun
(déterminant), aucunement,
aucunefois
Parallèlement au pronom aucun, le
déterminant aucun
et l’adverbe aucunement
ont connu des évolutions similaires. On les utilise essentiellement
aujourd’hui dans les sens respectifs de « nul, pas
un » et « nullement », mais ils
pouvaient autrefois signifier « quelque » et
« en quelque façon ». Ces emplois ont été
progressivement
relégués dans un registre soutenu ou archaïsant. Mentionnons aussi aucunefois,
un adverbe aujourd’hui disparu qui signifiait
« quelquefois ».
Quand on rencontre les
mots de cette famille dans des textes un peu anciens, l’interprétation
n’est pas toujours aisée entre le sens positif et le sens
négatif, le
contexte ne suffisant pas toujours à dissiper le doute.
Cette hésitation n’est pas récente. Témoin ce texte publié en 1688, une
cinquantaine d’années après la création de l’Académie
française, qui n’avait toujours pas
publié la première édition de son dictionnaire.
Il est tiré d’un livre écrit par Louis-Augustin Allemand,
intitulé Nouvelles
Observations ou Guerre civile des Français sur la langue 2.
Après avoir observé que certains académiciens emploient aucunement au sens
de « en quelque sorte », que d’autres l’utilisent
au sens de « nullement » et que d’autres enfin
trouvent ce mot archaïque,
l’auteur cite un dernier exemple :
Si aucunement est
encore bon.
[...]
M. l’Abbé de la Chambre le met dans le Panégyrique de saint
Louis où il dit : « Il est certain qu’il
y a
mille passages
formels de l’Éternité où Dieu a promis aux fidèles qui le serviraient
non seulement la gloire qui leur est préparée de toute éternité dans le
Ciel, mais qu’il s’est de plus engagé d’être ici-bas leur récompense
très grande, ainsi qu’il en parle lui-même à tous les justes en la
personne de Moïse, nous ne voyons point cependant que saint Louis ait aucunement
participé sur la terre à cette promesse, quoiqu’il ait si fort
participé à l’abjection du Sauveur. »
Je
ne sais en quel sens cet Académicien met ici aucunement ;
si
c’est pour marquer en
quelque sorte, il se conforme à l’ancienne Académie et
s’éloigne de la Moderne ; si au contraire il le met pour nullement il a pour
lui M. Pellisson, mais il n’est pas pour cela sans
adversaires,
puisqu’il y en a beaucoup qui ne peuvent souffrir ce mot que dans la
bouche des sexagénaires, et à la vérité ce terme est bien suranné, il
faut bien ménager les endroits où l’on veut le mettre, et quand même on
ne s’en servirait du tout point, il n’y aurait pas grand mal puisque
nous pouvons nous en passer.
Pour la petite histoire, la publication de ce
texte fut suivie de peu de celle de deux importants dictionnaires, le Dictionnaire universel 3
d’Antoine Furetière
(1690) et le Dictionnaire
de l’Académie française 4 (1re
édition, 1694) ; le
premier enregistrait les deux sens d’aucunement
mentionnés ci-dessus, alors que l’Académie ne consignait que le sens
« nullement », avec cet exemple : Je n’en veux aucunement.
Trois siècles plus tard, cet
adverbe
ne semble toujours pas
près de
disparaitre, s’il faut en croire le million et demi d’occurrences
recensées sur le Web. Voilà où en est la situation sur ce front de la
« guerre civile des Français sur
la
langue ».
Aucuns, déterminant
pluriel
Revenons au pluriel
aucuns
et concluons
en rappelant une règle de grammaire parfois malmenée. Premier volet de
la règle : le mot
aucun,
utilisé comme
déterminant signifiant « nul », s’emploie
normalement au singulier.
Elle
ne rate aucun débat politique.
Aucun affront ne lui aura été épargné.
Aucun permis particulier n’est exigé.
Avez-vous reçu des menaces ? — Aucune !
Notez
que, dans le dernier exemple, la réponse est une phrase
elliptique où la tournure négative est sous-entendue :
Je n’ai reçu aucune menace.
Deuxième volet de la règle : certains noms ou certains emplois
de noms
ne sont usités qu’au pluriel ; lorsque le déterminant
aucun
se rapporte à un tel nom ou emploi, il prend la marque du pluriel,
c’est-à-dire un
s.
Elle ne rate aucuns ébats
amoureux.
Aucuns
déboires ne lui auront été épargnés.
Aucuns frais supplémentaires ne sont exigés.
Avez-vous subi des représailles ? — Aucunes !
Puisque
le mot
ébats
ne s’emploie plus qu’au pluriel, on ne peut pas dire
un ébat amoureux et
on ne pas peut écrire
aucun
ébat amoureux. De la même façon, on ne dit pas
un frais supplémentaire,
mais
des frais
supplémentaires. Peut-on alors écrire
aucun frais supplémentaire ?
Aucunement !
1. LA FONTAINE, Jean de, « Le Pâtre
et le Lion », Fables,
1668, livre VI, fable I.
2. ALLEMAND, Louis-Augustin, Nouvelles Observations ou Guerre
civile des Français sur la langue,
1688, p.
173-176. Nous avons ici modernisé l’orthographe et la typographie.
3. FURETIÈRE, Antoine, Dictionnaire universel contenant
généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les
termes de toutes les sciences et des arts, 1690.
4. Dictionnaire de l’Académie
française, 1re
édition,
1694.