Enquêtes linguistiques

Pluriels-problèmes des noms composés

juillet 2013

Nous avons reçu deux questions qui relèvent du même cas de figure :

1. Le pluriel de locomotive-tender n’est pas locomotives-tenders ! Le pluriel correct est locomotives-tender, car c’est la contraction des mots locomotives « à » tender. Le pluriel est donc locomotives-tender car chaque locomotive n’a qu’un seul tender !

2. D’aucuns écrivent vedettes-matière, d’autres écrivent vedettes-matières. Y a-t-il accord du substantif matière en apposition ?

Ces deux questions témoignent des difficultés d’écriture que suscite souvent le pluriel des noms composés. La formation du pluriel varie en fonction de la nature des éléments reliés par le trait d’union. Nous nous limiterons ici à la situation où les deux éléments reliés sont eux-mêmes des noms, comme dans les exemples cités ci-dessus.

Dans cette situation, la règle est relativement simple dans son principe, mais son application dans tel ou tel cas peut être source d’hésitation.

 

Relation syntaxique d’apposition ou de coordination

Le premier volet de la règle énonce que, dans un nom composé de ce type, les deux noms constitutifs prennent la marque du pluriel lorsque le second est considéré comme étant dans une relation d’apposition ou de coordination par rapport au premier. Sémantiquement, la relation en est une d’identité, d’équivalence, de combinaison (« qui est aussi ») ou de similitude (« qui ressemble à »). Cette règle du double pluriel se justifie par le fait que le pluriel du premier mot implique le pluriel du second mot, car la pluralité de la réalité désignée par le premier implique la pluralité de celle désignée par l’autre.

Relation sémantique d’identité, d’équivalence, de combinaison :

une boulangerie-pâtisserie, des boulangeries-pâtisseries
un analyste-programmeur, des analystes-programmeurs
un marxiste-léniniste, des marxistes-léninistes
un chien-guide, des chiens-guides
un canapé-lit, des canapés-lits
une montre-bracelet, des montres-bracelets
un camion-citerne, des camions-citernes
un déjeuner-causerie, des déjeuners-causeries

Relation sémantique de similitude :

un oiseau-mouche, des oiseaux-mouches
un requin-marteau, des requins-marteaux
un homme-orchestre, des hommes-orchestres
un chou-fleur, des choux-fleurs
un roman-fleuve, des romans-fleuves


Relation syntaxique de subordination

Le deuxième volet de la règle énonce que le deuxième élément du nom composé est invariable en nombre lorsqu’il est considéré comme un complément déterminatif subordonné au premier. Ce type de nom composé, plus rare, est souvent le résultat de l’ellipse (omission) d’une préposition. Voici quelques exemples :

un cuiseur-vapeur (= à vapeur), des cuiseurs-vapeur
un timbre-poste
 (= pour la poste), des timbres-poste
un bouton-pression
 (= fermé par pression), des boutons-pression
une année-lumière
 (= de parcours de la lumière), des années-lumière
une pause-café
 (= pour le (du) café), des pauses-café


Même base, règle différente

Voici des paires d’exemples où le premier élément est le même, mais où la relation avec le mot qui suit n’est pas du même type et entraine un traitement différent quant au pluriel. Dans la première colonne, il s’agit d’une relation d’apposition demandant un double pluriel ; dans la deuxième colonne, il s’agit d’une relation de subordination où le deuxième élément est invariable :

apposition
pluriel + pluriel

subordination
pluriel + invariable

des bandes-annonces
des papiers-mouchoirs
des chèques-cadeaux
des boutons-poussoirs

des bandes-son (= de (du) son)
des papiers-toilette (= pour la toilette)
des chèques-essence (= pour l’essence)
des boutons-pression (= fermés par pression)

Dans le cas du dernier exemple, le pluriel boutons-pression sera peut-être un jour concurrencé par boutons-pressions si l’on considère le fait que le mot pression tout court est de plus en plus souvent utilisé comme synonyme elliptique de bouton-pression, comme dans ces exemples : une chemise fermée par des pressionsun col fermé par trois pressions. Par un effet en retour, le pluriel boutons-pressions pourrait se légitimer si l’on considère alors qu’il désigne des boutons « qui sont aussi » des pressions, dans le sens elliptique de ce terme.

 

Revenons à nos questions

Examinons la première question. Une locomotive-tender est un véhicule ferroviaire qui intègre, qui combine les fonctions de locomotive (véhicule locomoteur) et de tender (fourgon d’eau et de combustible alimentant une locomotive à vapeur). Ce cas s’apparente à celui de notre exemple camion-citerne. Quand il y a une pluralité de locomotives-tenders, il y a une pluralité de locomotives et une pluralité de tenders. C’est le pluriel locomotives-tenders qui est conforme à la règle (premier volet). Le pluriel locomotives-tender n’est pas recommandé, bien qu’on puisse en trouver des attestations. Il s’explique peut-être par un calque sur le pluriel locomotives-vapeur (= locomotives à vapeur), qui, lui, suit bien le modèle des cuiseurs-vapeur.

Pour ce qui est de vedette-matière, voici comment Antidote définit ce terme : « dans un système de catalogage bibliographique, mot ou groupe de mots indiquant le sujet sous lequel tous les documents traitant du même thème sont regroupés ». Dans ce terme, qui s’écrit souvent aussi sans trait d’union (vedette matière), la relation entre vedette et matière est peut-être moins nette, mais elle semble plutôt du second type, même si l’on considère qu’il y a autant de vedettes que de matières : la vedette indique la matière d’un document, mais n’est pas elle-même une matière ni ressemblante à une matière. On préfèrera donc le pluriel vedettes-matièrevedettes-auteur, etc. Cela dit, comme le pluriel vedettes-matières semble lui aussi fréquemment utilisé (peut-être sous l’influence du terme table des matières), Antidote le permet également.

 

Voici d’autres questions et difficultés pouvant survenir avec les noms composés de ce type.

Gare aux homographes

Attention aux homographes appartenant à des catégories grammaticales différentes et obéissant à des règles différentes. Dans le pluriel des portes-fenêtres, l’élément portes est le pluriel du nom porte, et le tout s’analyse comme « des portes qui sont aussi des fenêtres », mais, dans des porte-bagages, le premier élément est la forme conjuguée du verbe porter et le tout s’analyse comme « des dispositifs qui portent des bagages ». Dans ces noms composés du type verbe-nom, la règle d’écriture du pluriel veut que l’élément verbal soit invariable (comme ce type de nom composé n’est pas l’objet de cette chronique, nous n’aborderons pas la question moins simple de la marque du pluriel du l’élément nominal qui suit l’élément verbal). Voici quelques paires d’exemples où le premier élément du nom composé est un nom (colonne de gauche) ou un verbe (colonne de droite) :

premier élément = nom pluriel

premier élément = verbe invariable

des portes-fenêtres
des grilles-écrans
des guides-interprètes
des pinces-étaux

des porte-bagages
des grille-pains
des guide-ânes
des pince-fesses

Les graphies *guides-ânes et *pinces-fesses pourraient susciter la perplexité chez le lecteur qui serait porté à chercher une équivalence entre les deux éléments liés par le trait d’union...

Il existe une série de paires de noms composés synonymes où l’on a le choix, pour le premier élément, entre le nom appui et le verbe conjugué homophone appuie. La même règle s’applique : le premier élément varie en nombre si c’est un nom, mais est invariable si c’est un verbe.

des appuis-bras (= pour les bras), mais des appuie-bras

Attention aussi à l’homographie entre certains noms et certains préfixes invariables. Ne pas confondre le nom micro (« microphone ») et le préfixe micro- (« petit »). Un micro-casque n’est pas un minuscule casque, mais un dispositif qui combine en un tout un micro et un casque d’écoute. La forme plurielle s’écrit en conséquence :

des micros-casques (micro = nom), mais des micro-instructions (micro = préfixe)

Unités de mesure composées

Certaines unités de mesure composées s’écrivent couramment avec des traits d’union. Quand elles expriment un quotient, seul le premier nom varie en nombre. Si elles expriment un produit, les deux noms varient en nombre :

100 km/h = quotient = kilomètres à l’heure = kilomètres-heure
100
 m/s = quotient = mètres à la seconde = mètres-seconde
100 m · N
 ou m N = produit = mètres (multipliés) par newtons = mètres-newtons

Certains noms d’unités économiques obéissent à la même règle. 

100 kilomètres (multipliés) par passagers = kilomètres-passagers
100 jours (multipliés) par personnes = jours-personnes

Dans la langue technique, lorsque l’unité composée représente un quotient, il est recommandé d’utiliser la préposition par :

100 kilomètres par heure = 28 mètres par seconde (langue technique)
100 kilomètres à l’heure = 28 mètres à la seconde (langue courante)
100 kilomètres-heure = 28 mètres-seconde
 (langue courante)

Certains noms d’unités, comme watt-heure (W·h ou W h, un produit, pluriel watts-heures), sont souvent écrits de façon soudée : wattheure. Seule la finale du mot soudé porte alors la marque du pluriel : des wattheures. Même remarque pour ses dérivés (kilowattheuresmégawattheures, etc.). C’est cette graphie soudée qui est recommandée par les rectifications de l’orthographe.

Rectifications de l’orthographe

De façon générale (en excluant de rares exceptions, comme la soudure de wattheure mentionnée ci-dessus), l’orthographe et la règle du pluriel des noms composés du type nom-nom ne sont pas touchées par les rectifications de l’orthographe.

Ces cas qui résistent à l’analyse

Pour des raisons historiques, certains noms composés sont devenus aujourd’hui étymologiquement opaques pour le locuteur. Voici quelques exemples où l’obscurité de certains constituants complique l’analyse du composé : quelle règle du pluriel appliquer ?

un porc-épic
un guet-apens
un loup-garou
une reine-claude
un bain-marie

Dans ces cas où le doute est compréhensible quant au pluriel, mieux vaut consulter les dictionnaires d’Antidote qui, en plus de donner la définition, indiquent d’une part l’étymologie du mot, ce qui pourra en éclairer la composition et la signification, et, d’autre part, indiquent systématiquement la graphie du pluriel.

 

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