Enquêtes linguistiques

Aucun, aucuns, d’aucuns

Octobre 2008 Points de langue

On nous demande :

Le dictionnaire d’Antidote mentionne l’expression d’aucuns, qui signifie « quelques-uns ». Pourquoi a-t-elle ce sens positif, alors que le pronom aucun a un sens négatif ?

L’expression d’aucuns est un vestige du sens originel du mot aucun, qui voulait dire « quelqu’un ». Débutons avec un peu d’étymologie. En latin classique, l’expression aliquis unus, formée des mots aliquis (« quelque ») et unus (« un ») signifiait littéralement « quelqu’un ». Le passage de la forme latine aliquis unus à la forme française aucun a suivi ces étapes (les étapes intermédiaires ne sont pas attestées, mais probables) :

aliquis unus (latin classique)
aliquunus (latin populaire)
alicunus
alcunus
alcun (français, xe siècle)
aucun (français, xiiie siècle)

Les pronoms français aucun et aucuns ont d’abord signifié « quelqu’un » et « quelques-uns ». Au singulier, le mot pouvait naturellement s’utiliser dans des tournures négatives. Une phrase comme je n’ai vu aucun signifiait « je n’ai (pas) vu quelqu’un ». Au fil des siècles, le mot aucun fut si souvent employé dans des tournures négatives avec ne qu’il a fini par revêtir le sens de « pas un ». Cette évolution est similaire à celle du mot personne qui, selon le contexte, peut signifier « être humain » ou « nul être humain ». Mais, dans le cas de aucun, parallèlement à l’essor de l’emploi négatif, on a progressivement délaissé le mot au sens de « quelqu’un » dans des tournures affirmatives. La forme plurielle aucuns a mieux résisté dans le sens positif (« quelques-uns »), car elle se prêtait moins aux tournures négatives. Par exemple, au xviie siècle, Jean de La Fontaine pouvait encore écrire, à propos du fabuliste latin qui l’a inspiré :

Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé1.

Aujourd’hui, ce sens ne survit guère plus que dans la locution d’aucuns (« quelques-uns », « certains », « plusieurs »). Cette expression est d’ailleurs généralement considérée comme vieillie ou d’un registre soutenu. D’aucuns la trouvent même un tantinet prétentieuse.

Aucun (déterminant), aucunement, aucunefois

Parallèlement au pronom aucun, le déterminant aucun et l’adverbe aucunement ont connu des évolutions similaires. On les utilise essentiellement aujourd’hui dans les sens respectifs de « nul, pas un » et « nullement », mais ils pouvaient autrefois signifier « quelque » et « en quelque façon ». Ces emplois ont été progressivement relégués dans un registre soutenu ou archaïsant. Mentionnons aussi aucunefois, un adverbe aujourd’hui disparu qui signifiait « quelquefois ».

Quand on rencontre les mots de cette famille dans des textes un peu anciens, l’interprétation n’est pas toujours aisée entre le sens positif et le sens négatif, le contexte ne suffisant pas toujours à dissiper le doute. Cette hésitation n’est pas récente. Témoin ce texte publié en 1688, une cinquantaine d’années après la création de l’Académie française, qui n’avait toujours pas publié la première édition de son dictionnaire. Il est tiré d’un livre écrit par Louis-Augustin Allemand, intitulé Nouvelles Observations ou Guerre civile des Français sur la langue2. Après avoir observé que certains académiciens emploient aucunement au sens de « en quelque sorte », que d’autres l’utilisent au sens de « nullement » et que d’autres enfin trouvent ce mot archaïque, l’auteur cite un dernier exemple :

Si aucunement est encore bon.

[…] M. l’Abbé de la Chambre le met dans le Panégyrique de saint Louis où il dit : « Il est certain qu’il y a mille passages formels de l’Éternité où Dieu a promis aux fidèles qui le serviraient non seulement la gloire qui leur est préparée de toute éternité dans le Ciel, mais qu’il s’est de plus engagé d’être ici-bas leur récompense très grande, ainsi qu’il en parle lui-même à tous les justes en la personne de Moïse, nous ne voyons point cependant que saint Louis ait aucunement participé sur la terre à cette promesse, quoiqu’il ait si fort participé à l’abjection du Sauveur. »

Je ne sais en quel sens cet Académicien met ici aucunement ; si c’est pour marquer en quelque sorte, il se conforme à l’ancienne Académie et s’éloigne de la Moderne ; si au contraire il le met pour nullement il a pour lui M. Pellisson, mais il n’est pas pour cela sans adversaires, puisqu’il y en a beaucoup qui ne peuvent souffrir ce mot que dans la bouche des sexagénaires, et à la vérité ce terme est bien suranné, il faut bien ménager les endroits où l’on veut le mettre, et quand même on ne s’en servirait du tout point, il n’y aurait pas grand mal puisque nous pouvons nous en passer.

Pour la petite histoire, la publication de ce texte fut suivie de peu de celle de deux importants dictionnaires, le Dictionnaire universel3 d’Antoine Furetière (1690) et le Dictionnaire de l’Académie française4 (1re édition, 1694) ; le premier enregistrait les deux sens d’aucunement mentionnés ci-dessus, alors que l’Académie ne consignait que le sens « nullement », avec cet exemple : Je n’en veux aucunement. Trois siècles plus tard, cet adverbe ne semble toujours pas près de disparaitre, s’il faut en croire le million et demi d’occurrences recensées sur le Web. Voilà où en est la situation sur ce front de la « guerre civile des Français sur la langue ».

Aucuns, déterminant pluriel

Revenons au pluriel aucuns et concluons en rappelant une règle de grammaire parfois malmenée. Premier volet de la règle : le mot aucun, utilisé comme déterminant signifiant « nul », s’emploie normalement au singulier.

Elle ne rate aucun débat politique.
Aucun affront ne lui aura été épargné.
Aucun permis particulier n’est exigé.
Avez-vous reçu des menaces ? — Aucune !

Notez que, dans le dernier exemple, la réponse est une phrase elliptique où la tournure négative est sous-entendue : Je n’ai reçu aucune menace.

Deuxième volet de la règle : certains noms ou certains emplois de noms ne sont usités qu’au pluriel ; lorsque le déterminant aucun se rapporte à un tel nom ou emploi, il prend la marque du pluriel, c’est-à-dire un s.

Elle ne rate aucuns ébats amoureux.
Aucuns déboires ne lui auront été épargnés.
Aucuns frais supplémentaires ne sont exigés.
Avez-vous subi des représailles ? — Aucunes !

Puisque le mot ébats ne s’emploie plus qu’au pluriel, on ne peut pas dire un ébat amoureux et on ne peut pas écrire aucun ébat amoureux. De la même façon, on ne dit pas un frais supplémentaire, mais des frais supplémentaires. Peut-on alors écrire aucun frais supplémentaire ? Aucunement !


  1. La Fontaine, Jean de, « Le Pâtre et le Lion », Fables, 1668, livre VI, fable I. 

  2. Allemand, Louis-Augustin, Nouvelles Observations ou Guerre civile des Français sur la langue, 1688, p. 173-176. Nous avons ici modernisé l’orthographe et la typographie. Notez, dans cet extrait, l’usage que l’auteur fait des expressions quelque temps, quelques-uns, aucun sens et quelques endroits, où la distribution des rôles des déterminants quelque et aucun correspond à l’usage moderne. 

  3. Furetière, Antoine, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, 1690. 

  4. Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, 1694. 

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