Enquêtes linguistiques

Bons diables

novembre 2019

L’Halloween et le mois de novembre annoncent l’époque où les morts et les esprits inquiétants vagabondent parmi les mortels. Après les monstresses mythologiques de l’Histoire de mots de novembre 2015, nous vous présentons d’autres esprits malveillants : les Harpies, les Euménides et Lucifer, associés au mal ou à la vengeance. Étonnamment, la décomposition des appellations des deux derniers nous les montre sous un jour plus favorable, puisqu’ils évoquent respectivement la bonté et la lumière. Plutôt rassurant, finalement…

harpie

Les Harpies formaient une triade de monstres dans la mythologie grecque. Divinités de la dévastation et de la vengeance, elles étaient représentées avec une tête de femme, un corps d’oiseau et des griffes acérées. En grec, on les appelait Harpuia, mot formé à partir du verbe harpazein ‘saisir’ et signifiant donc littéralement « les saisisseuses ». Adapté en Harpyia par le latin classique, le mot reçoit les sens ‘personne avide’ et ‘femme acariâtre’ en latin tardif, inspirés par le caractère ravisseur et acéré des serres de ces créatures.

Contrairement à deux des Gorgones (Euryale et Méduse) et à une des Furies (Mégère), aucune des Harpies (Aello, Ocypète et Podarge) n’a laissé de descendant lexical en français. Seul le nom générique Harpie s’est implanté. Il a été emprunté dès le Moyen Âge (d’abord sous la forme arpe) dans le sens mythologique. Les sens ‘personne avide’ et ‘femme acariâtre’ apparaissent respectivement aux XVIe et XVIIe siècles ; le premier est maintenant vieilli. Par comparaison avec l’aspect disgracieux ou l’apparence de rapace des Harpies, le mot s’est également enrichi des sens zoologiques ‘espèce de chauvesouris’ (XVIIIe s.) et ‘grand oiseau rapace diurne d’Amérique du Sud’ (XIXe s.).

eumène

Chez les Grecs, les Euménides (Eumenides, en grec ancien) étaient des divinités féminines hideuses et vengeresses correspondant aux Furies de la mythologie romaine. Leur véritable nom était Érinyes (Erinues, en grec ancien). Leur surnom de Eumenides (theai) ‘(déesses) Bienveillantes’ a probablement été choisi afin de les amadouer, car mieux valait ne pas s’attirer leur colère… Il dérive de eumenēs ‘bien disposé’, décomposable en eu- ‘bon’ et menos ‘esprit’.

Un autre nom propre a été tiré de l’adjectif eumenēs : Eumène de Cardia, porté par un général grec, chancelier d’Alexandre le Grand, dont on ne sait s’il avait un caractère affable ou pas. Son nom inspira l’entomologiste français Pierre André Latreille (1762-1833), qui donna en 1802 à la guêpe maçonne le nom de genre latin Eumenes. Sa version française, eumène, apparait une quarantaine d’années plus tard. Le choix de ce général plutôt qu’un autre pour dénommer cette guêpe pourrait s’expliquer par un rapprochement paronymique avec Euménides. En tout cas, le choix d’un militaire trouverait au moins sa justification dans le caractère jugé agressif de la guêpe.

Lucifer

Le diable est connu sous de nombreux noms : le Malin, le prince des ténèbres, Belzébuth, Satan, etc. Parmi cette pléthore de surnoms, celui de Lucifer est sans conteste le plus étrange, étymologiquement parlant. En effet, quand on sait que lucifer signifiait en latin ‘qui apporte la lumière’, on peut se demander comment on a pu attribuer ce qualificatif au prince des ténèbres. Son pendant d’origine grecque phosphore (‘qui apporte la lumière’, de phōs ‘lumière’ et phoros ‘qui porte’) aurait à tout le moins mieux convenu à cet être sulfureux. Pour y voir plus clair, retournons aux sources de cette appellation.

Décomposable en luci-⁠ (comme dans lucide, luciole), forme fléchie de lux ‘lumière’, et -⁠fer ‘qui porte’ (comme dans conifère), l’adjectif lucifer a produit deux sens nominaux en latin classique : ‘étoile du matin (Vénus)’ et ‘(début du) jour’. Le nom lucifer est aussi attesté plusieurs fois dans la Vulgate, la version latine de la Bible rédigée principalement par saint Jérôme (IVe-Ve siècles), avec diverses acceptions tournant autour de ‘étoile’ ou ‘jour’, mais jamais dans le sens de ‘Satan’. Celui-ci est en fait apparu au haut Moyen Âge à la suite d’une interprétation d’un verset de la Vulgate, où le mot Lucifer traduit l’hébreu heylel ‘étoile du jour, astre brillant’ :

(version française) Comment es-tu tombé du ciel, astre brillant, fils de l’aurore ? Comment es-tu abattu à terre, toi qui subjuguais toutes les nations ?

(version originale latine) Quomodo cecidisti de caelo, Lucifer, qui mane oriebaris ? Corruisti in terram, qui vulnerabas gentes ? (Isaïe XIV, 12)

En le comparant par ironie à un astre brillant, l’auteur prophétisait la chute au VIIe siècle av. J.-⁠C. d’un roi de Babylone qui gardait les Hébreux en captivité. Cependant, certains chrétiens ont interprété Lucifer comme désignant le diable, en rapprochant la chute de « Lucifer » dans le livre d’Isaïe avec celle de Satan après un combat céleste dans l’Apocalypse de saint Jean :

Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan, celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre, et ses anges furent précipités avec lui. (Apocalypse de Jean XII, 9)

Pourtant, lucifer ‘astre brillant’ métaphorisait plutôt le Christ que Satan au début du christianisme :

Et nous tenons pour d’autant plus certaine la parole prophétique, à laquelle vous faites bien de prêter attention, comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour vienne à paraitre et que l’étoile du matin [lucifer dans la version latine] se lève dans vos cœurs. (IIe épitre de Pierre I,19)

D’autre part, un pape sarde du IVe siècle a aussi porté ce nom : Lucifer de Cagliari. On appelle luciférianisme sa doctrine s’opposant à l’arianisme (doctrine niant la consubstantialité de la Trinité). Cette acception de luciférianisme est sans lien avec son autre sens, qui est apparu au tournant du XXe siècle et qui fait référence au satanisme.

 

 

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