Enquêtes linguistiques

Chronique de la décennie

Décembre 2019 Points de langue

L’imminent passage à l’an 2020 sera l’occasion d’un passage en revue de difficultés de terminologie et d’écriture liées au mot décennie et aux périodes de dix ans.

décennie, décennal, décennat

Le nom féminin décennie signifie « période de dix ans ». Son étymologie remonte aux deux mots latins decem, « dix », et annus, « année ». Le latin possédait une série de mots apparentés : le nom decennium, « période de dix ans », les adjectifs synonymes decennis et decennalis, « qui dure dix ans », ainsi que le nom pluriel decennalia (en français décennales), qui désignait des fêtes instituées par les empereurs romains et célébrées tous les dix ans à partir du début de leur règne.

L’adjectif français décennal est l’adjectif de périodicité ou de durée correspondant à une période de dix ans :

recensement décennal (qui a lieu tous les dix ans)
visite décennale des réacteurs nucléaires (qui a lieu tous les dix ans)
garantie décennale (d’une durée de dix ans)
mandat décennal (d’une durée de dix ans)

Dans le cas d’un mandat ou d’une fonction dont la durée est fixée à dix ans, on peut également utiliser le nom décennat :

Il a pris cette mesure au début de son décennat.

décennie ou décade  ?

Malgré ses origines latines, le mot décennie n’est pas très ancien. Il apparait dans la première moitié du XIXe siècle, d’abord employé en foresterie pour parler de la période de dix ans que l’on peut compter pour exploiter un bois ou une partie de forêt. C’est dans la deuxième moitié du même siècle que le mot acquiert progressivement son sens générique actuel. On a aussi occasionnellement utilisé dans ce sens la forme latine decennium (parfois écrite décennium), mais cette forme n’a pas survécu.

Vers la même époque, on commence à trouver le mot décade employé dans le même sens de « dix ans ». C’était une extension de sens pour ce mot déjà vieux de quelques siècles.

Étymologiquement, le nom décade signifie simplement « dizaine ». Il nous vient, par l’intermédiaire du latin, du mot grec dekas, dekados, « groupe de dix, dizaine ». Il a été utilisé notamment pour désigner un ensemble de dix livres ou de dix chapitres d’un ouvrage. Par exemple, l’histoire de Rome écrite par Tite-Live est traditionnellement divisée en décades, qui ne sont pas des périodes, mais des groupes de dix chapitres.

Au sens temporel, décade s’emploie d’abord pour désigner la période de dix jours du calendrier des anciens Grecs, puis la période de dix jours de l’éphémère calendrier républicain adopté en 1793 sous la Révolution française. Chaque mois de ce calendrier était divisé en trois décades qui remplaçaient les semaines et dont les jours portaient un nom particulier (primidi, duodi, tridi, et ainsi de suite jusqu’à décadi). L’adjectif dérivé décadaire s’emploie encore parfois pour qualifier une durée ou une périodicité de dix jours (bulletin décadaire, relevé de compte décadaire).

Au début du XIXe siècle, décade est de plus en plus souvent employé pour désigner une période de dix ans. Cela peut s’expliquer, du moins en partie, par l’influence grandissante de l’anglais, langue où le mot decade est le terme usuel dans ce sens. Même si elle a été utilisée par bon nombre d’écrivains, cette extension de sens de décade, en raison de la confusion possible avec l’autre sens temporel de « dix jours », a été critiquée au XXe siècle par certains commentateurs, qui ont préconisé l’emploi de décennie, mot qui était par ailleurs encore relativement rare et dont le succès n’était pas nécessairement assuré. L’Académie française s’est aussi prononcée en faveur de la distinction entre décade, « dix jours », et décennie, « dix ans »1. Ces efforts ont porté leurs fruits, puisque les ouvrages de référence actuels font généralement état de cette distinction, et le mot décennie s’est bien implanté dans l’usage.

Règles d’écriture

Pour désigner une décennie dont la première année a pour millésime un multiple de 10, par exemple la décennie débutant par l’année 1960, on utilise habituellement le mot années, au pluriel, suivi de la mention de cette première année. Celle-ci est généralement exprimée en chiffres quand le siècle est explicité :

les années 1960

On omet souvent de préciser le siècle quand il n’y a pas risque d’ambigüité. Dans ce cas, on peut écrire le nombre restant en lettres ou en chiffres. La première façon est préférable dans un texte soigné :

les années soixante (recommandé)
les années 60

Les graphies avec apostrophe ou ajout d’un s sont des anglicismes à proscrire :

*les années ’60
*les années 60s
*les années ’60s

Écrit en toutes lettres, le numéral est invariable. Ainsi, dans l’exemple ci-dessous, il ne faut pas de s à vingt, même s’il y en a quatre et si années est au pluriel :

les années quatre-vingt
*les années quatre-vingts

Pour désigner une période de dix ans dont la première année n’a pas pour millésime un multiple de 10, on peut utiliser le mot décennie (ou période, ou encore années) suivi de l’intervalle indiqué au moyen des deux millésimes joints par un trait d’union, qui prend alors le sens de la préposition à :

la décennie 2005-2014
la période 2005-2014
les années 2005-2014

Le dernier exemple, avec le mot pluriel années, présente un léger risque de malentendu, le trait d’union pouvant être interprété à tort comme signifiant et.

Dans ces intervalles, on évitera de tronquer les deux premiers chiffres des millésimes :

*la décennie 2005-14
*la décennie 05-14

Dans le cas d’une décennie dont la première année porte un millésime se terminant par 00, par exemple 2000, on peut hésiter entre plusieurs possibilités :

? les années 2000
? les années 00
? les années zéro

La première façon n’est pas fautive, mais ambigüe, car elle pourrait être interprétée comme faisant référence au siècle, voire au millénaire, qui commence avec l’année 2000. Mais on peut l’employer si le contexte est suffisamment clair. Les deux autres façons sont plutôt inhabituelles. Les tournures suivantes sont plus limpides :

la décennie 2000-2009
la décennie débutant en 2000
les années 2000-2009

Quant à ces formulations :

la première décennie du siècle
la première décennie du XXIe siècle

Elles ont un sens légèrement différent des précédentes puisque, à strictement parler, elles désignent plutôt les années 2001-2010. Comme l’ère utilisée avec le calendrier grégorien ne comporte pas d’année 0, le Ier siècle commence en l’an 1, et le XXIe siècle ainsi que sa première décennie commencent en l’an 2001.

Pour ce qui est des décennies commençant par une année se terminant par 10, comme 2010, l’expression les années dix semble relativement peu employée, peut-être parce que le mot dix ne s’entend pas et ne figure pas dans la plupart de ces numéraux (deux-mille-onze, deux-mille-douze, etc.). Une explication semblable vaut à plus forte raison pour zéro et la décennie précédente.

Quant aux expressions sans siècle explicité comme celles-ci :

les années vingt
les années trente
les années quarante

À moins que le contexte n’indique autre chose, il est généralement sous-entendu que la décennie en question est la plus récente à laquelle l’expression peut s’appliquer au moment où l’on écrit. Ainsi, actuellement, on peut généralement vérifier l’équation :

les années vingt = les années 1920

Mais, avec l’avènement de 2020, on devrait assister à un progressif glissement sémantique de l’expression les années vingt, titre dont les effervescentes années 1920 devraient perdre l’exclusivité. Puisse la même chose se produire pour leur surnom les Années folles !


  1. L’Académie a publié le 18 novembre 1965 une mise en garde à ce sujet. Voir aussi sur le site de l’Académie le billet « Décade pour décennie ».  ↩