Enquêtes linguistiques

Des jours qui se suivent sans se ressembler

mars 2014

Si les jours de la semaine donnent parfois l’impression de se ressembler, ce n’est surement pas d’un point de vue étymologique, car leur signification historique réserve bien des surprises. Nous vous proposons un voyage dans l’espace, au cœur de notre système solaire, ainsi que dans le temps, jusqu’aux origines du christianisme et au-delà. Au terme de ces pérégrinations, nous espérons que le passage des jours évoquera plutôt l’exotisme qu’un simple égrènement du temps.

lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi

Notre semaine de sept jours a été inventée par les astrologues mésopotamiens vers le VIIe siècle avant notre ère. Ils avaient divisé la lunaison d’environ vingt-huit jours selon les quatre principales phases de la Lune, soit en quatre périodes de sept jours, lesquels étaient identifiés par le nom des sept astres connus de l’époque dans l’ordre suivant : Saturne, Soleil, Lune, Mars, Mercure, Jupiter et Vénus. Cette innovation s’est répandue dans l’Orient, puis chez les Grecs et enfin, au tournant de l’ère chrétienne, chez les Romains, qui l’ont substituée à la division du mois en calendes, nones et ides ainsi qu’à la semaine marchande de huit jours. Ils ont simplement apposé dies ‘jour’ au nom vernaculaire de ces astres pour obtenir : dies Saturni, dies Solis, dies Lunae, dies Martis, dies Mercurii, dies Jovis et dies Veneris. Lundi se trouve donc être « le jour de la Lune », mardi, « le jour de Mars », et ainsi de suite, et cela, depuis l’antiquité.

Le nom dies s’est transmis dans les langues romanes sous sa forme accusative diem, ce qui explique l’absence de -s final des noms de jours français. Cependant, l’ordre déterminé-déterminant a parfois été inversé dans d’autres langues. Ainsi, l’occitan a conservé diluns alors que le français utilise lundi, seul dimanche faisant exception. D’autres langues romanes, comme l’espagnol, ont carrément éliminé ce dies instable. Par exemple, lundi se dit lunes en espagnol. D’autre part, la finale en -s du déterminant qu’affichent l’occitan et l’espagnol se retrouvait aussi en ancien français (ex. : lunsdi). Cette irrégularité, pourtant absente du latin impérial, s’explique par la généralisation, en latin tardif, de la finale -is, présente dans la plupart des noms de jours. Par exemple, le dies Lunae du latin impérial a fait Lunis dies en latin tardif.

Une expression particulière mentionne explicitement un jour de la semaine : dans la semaine des quatre jeudis. À l’instar de son synonyme aux calendes grecques, elle désigne l’impossibilité pour un évènement de se produire dans l’avenir. Mais ces jeudis n’ont pas toujours été au nombre de quatre. Au XVe siècle, l’expression ne mentionnait que deux jeudis ; au XVIe siècle, elle est passée à trois. On atteint le paroxysme au XIXe siècle avec l’ajout d’un quatrième jeudi, ce qui a donné l’expression moderne. Cette différence dans le nombre de jeudis se rencontre aussi dans d’autres langues modernes, comme le danois, qui dit når der er to torsdage i en uge ‘quand il y a deux jeudis dans une semaine’ et l’espéranto, en la triĵaŭda semajno ‘dans la semaine des trois jeudis’, qui ont probablement calqué l’expression à diverses étapes du français. Le choix du jeudi peut s’expliquer par le fait que ce jour était, avec le dimanche, un jour gras qui aurait été le bienvenu s’il avait été répété plusieurs fois.

samedi

À l’époque de l’Empire romain, samedi constituait l’avant-dernier jour de la semaine et s’appelait « jour de Saturne », dies Saturni en latin. Avec l’introduction du christianisme, on remplaça son nom par celui de « jour du sabbat », dies sabbatum en latin, et on le relégua en dernière position, étant donné que le dimanche, d’une grande importance pour les chrétiens, avait été placé en première position.

La présence d’un m dans samedi s’explique par une forme sambati dies du latin tardif, elle-même empruntée d’une forme nasalisée sambaton du grec tardif. Il s’agit d’une variante du grec biblique sabbaton référant au sabbat (šābbath en hébreu), jour de repos et de prière des juifs, observé aussi par les premiers chrétiens d’origine juive. Samedi est, avec dimanche, le seul nom français de jour à avoir perdu son appellation païenne. On peut supposer que, sans ce changement, notre samedi se serait plutôt appelé saourdi (aboutissement naturel de Saturni diem), ce qui en ferait le correspondant du Saturday anglais.

dimanche

Sous l’Empire romain, la semaine se terminait par le dimanche, qui se disait dies Solis, soit « jour du Soleil ». C’est avec l’introduction du christianisme que le jour du Soleil fut placé au début de la semaine, parce qu’il correspondait au jour le plus important, celui de la résurrection de Jésus-Christ. Notons que c’est maintenant le lundi, premier jour de travail, qui occupe généralement cette position dans le calendrier civil depuis l’invention récente du weekend. Les premières autorités ecclésiastiques ont eu moins de succès dans leur tentative de changer le nom des jours. Si le « jour du Soleil » a cédé le pas au « jour du Seigneur », dies dominicus en latin et le « jour de Saturne », correspondant à samedi, au « jour du sabbat », la tentative de numéroter les noms des autres jours à partir du jour du Seigneur (feria secunda, …, feria sexta, autrement dit, ‘deuxième jour de la semaine [lundi], …, sixième jour de la semaine [vendredi]’) a échoué, sauf pour le portugais. Le maintien du nom païen du dimanche aurait plutôt donné soudi (aboutissement naturel de Solis diem), ce qui en ferait le correspondant du Sunday anglais.

La formation du mot dimanche présente deux divergences par rapport à la formation des autres noms de jours. Premièrement, il est le seul nom de jour français qui commence par di, au lieu de finir par cette syllabe. On a ainsi dimanche, mais lundi, mardi, … ; cette incohérence trahit la position instable en latin du mot dies par rapport à son qualificatif. Deuxièmement, il a été formé à partir d’un adjectif ajouté au mot dies tandis que les autres noms ont été formés par l’ajout d’un nom au génitif, c’est-à-dire à la forme du complément du nom. L’adjectif dominicus ‘relatif au maitre’ a été dérivé du nom dominus ‘maitre’ (à l’origine du verbe dominer). Le sens initial de dominus était ‘maitre de la maison’, qui s’explique par celui de son étymon domus ‘maison’ (à l’origine de domicile).

L’expression dies dominicus, plus précisément sa forme accusative diem dominicum, a subi de nombreuses transformations avant d’aboutir à son descendant dimanche. Elle s’est d’abord contractée dans la langue populaire en didominicu, puis en diominicu. Le c s’est palatalisé en ch, comme dans manicus, devenu manche (partie d’un instrument). Le e supplémentaire de la forme diemanche de l’ancien français constituait une trace du o latin.

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