Enquêtes linguistiques

Deux points sur le deux-points

Novembre 2020 Points de langue

À la mémoire d’Alain Rey (1928-2020),
géant de la lexicographie française

Deux questions nous sont parvenues qui sont relatives au deux-points ( : ), signe de ponctuation. Elles ont en commun de traiter de sa dualité, respectivement interne et externe, si l’on peut dire. La première est une hésitation sur la façon de désigner ce signe double, la deuxième est la question de l’emploi de deux deux-points dans une même phrase.

Premier point : les deux points ? les deux-points ? le deux-points ?

Le nom de ce signe s’écrit-il avec un trait d’union ? S’utilise-t-il au singulier ou au pluriel ?

On observe plusieurs façons de parler de ce signe :

les deux points
le deux-points
les deux-points
le double point
le double-point

Passons-les en revue.

les deux points

Le signe de ponctuation formé de deux points superposés est apparu en français au xvie siècle, de même que l’appellation purement descriptive les deux points (le nom comma a aussi été utilisé à cette lointaine époque). Comme il n’existe pas d’autre signe formé de deux points (alignés à l’horizontale ou autrement), cette appellation descriptive ne prête généralement pas à confusion et peut légitimement s’employer. Toutefois, elle est ambigüe quant au nombre : dans certains contextes, il n’est pas aisé de savoir si l’expression les deux points désigne un seul ou plusieurs de ces signes.

le deux-points

Chez les typographes, on imprimait ce signe vertical au moyen d’un caractère de plomb unique, d’où la tendance à le désigner avec un déterminant au singulier même si on est en présence de deux points1. Le trait d’union explicite le caractère lexicalisé du nom composé, qui s’analyse comme un tout. Ce phénomène n’a rien d’exceptionnel. Pour les noms composés formés d’un numéral (deux, trois, etc.) et d’un nom pluriel, la règle est de les employer avec un déterminant qui s’accorde en nombre et en genre avec le nom sous-entendu de ce qui est ainsi désigné :

une deux-chevaux est une voiture de deux chevaux-vapeur
un trois-mâts est un navire à trois mâts
un quatre-étoiles est un hôtel à quatre étoiles

En suivant ce principe, on obtient :

un deux-points est un signe (ou un caractère) formé de deux points

Plusieurs ouvrages de référence privilégient cette graphie. Le principe de l’accord en nombre avec le nom signe sous-entendu ainsi que la présence du trait d’union offrent l’avantage de lever toute ambigüité quant au nombre : si on lit les deux-points dans un texte où c’est le deux-points qui est employé au singulier, on déduit immédiatement qu’il est alors question de plusieurs de ces signes, et non pas seulement de deux points.

les deux-points

Certains ouvrages permettent, voire préfèrent, la forme les deux-points pour parler du signe quand il n’y en a qu’un seul. Nous ne recommandons pas cette façon d’écrire qui est une sorte d’hybride entre les deux façons précédentes. Ce serait comme écrire les deux-chevaux en parlant d’une seule voiture ou les trois-mâts en parlant d’un seul navire. De plus, la forme les deux-points présente alors l’ambigüité de nombre dont on a parlé à propos de les deux points.

Par ailleurs, l’expression les deux-points est parfaitement légitime comme forme plurielle de la forme singulière le deux-points. Par exemple :

Il faudrait insérer une espace insécable devant les deux-points de ce texte.

Notez au passage que l’absence de trait d’union rendrait cette phrase moins claire.

le double point

De rares ouvrages de référence mentionnent cette désignation. Bien qu’elle soit claire et bien formée (la locution formée avec l’adjectif double est au singulier tout en impliquant une dualité), sa rareté la rend peu recommandable.

le double-point

Mêmes remarques que pour le double point. Ajoutons que, dans les expressions composées avec l’adjectif antéposé double, l’usage est flottant quant à l’emploi ou non du trait d’union, mais la tendance est plutôt de ne pas en mettre quand le sens global de l’expression ne diffère pas profondément de la somme des sens de chacun des mots constitutifs.

Conclusion

Voici donc nos préférences.

Quand on parle d’un seul signe : le deux-points.
Quand on parle de plusieurs signes : les deux-points.

On aura amplement l’occasion de mettre en pratique cette recommandation dans la section qui suit.

Deuxième point : deux deux-points dans une phrase ?

Est-il permis d’utiliser plus d’un deux-points dans une même phrase ?

Rappelons rapidement les principales fonctions de ce signe. Il peut annoncer :

• une citation ;
• des paroles, des pensées, un discours rapporté direct ;
• une énumération.

Il sert aussi de charnière logique entre les parties d’une phrase, indiquant notamment une explication, un rapport de causalité, une analyse ou une synthèse.

On trouvera plus de détails et des exemples d’emploi dans les articles des guides d’Antidote consacrés à ce signe.

Le caractère deux-points possède aussi des emplois techniques spécialisés (symbole mathématique de division ou de rapport, séparateur dans l’affichage numérique de l’heure, balise dans certains langages de programmation… sans oublier sa fonction ludique de « paire d’yeux » dans les binettes ou émoticônes), emplois qui sortent du cadre du présent article et où sa répétition peut être parfaitement normale.

Revenons à ses emplois grammaticaux. Les guides de ponctuation, de typographie ou de rédaction mentionnent souvent un principe général suivant lequel il faut éviter de répéter le deux-points à l’intérieur d’une même phrase. Ces ouvrages énoncent ce précepte d’une façon plus ou moins catégorique, l’atténuant souvent avec des formulations comme « en principe » ou « autant que possible ». D’autres considèrent que la répétition est légitime si elle est faite avec discernement et si la clarté n’en souffre pas.

Car c’est ce qu’on reproche généralement aux deux-points répétés : ils tendent souvent à rendre la phrase plus disloquée, moins intelligible. En général, le deux-points divise la phrase en deux parties, la première annonçant la deuxième. Si on enchaine plusieurs deux-points, la structure binaire de la phrase laisse la place à une structure en cascade ou en poupées russes plus difficile à déchiffrer du premier coup d’œil. Il faut dire que, jusqu’au xixe siècle, le deux-points avait plutôt le rôle qui est celui pris aujourd’hui par le point-virgule, c’est-à-dire une ponctuation intermédiaire entre la virgule et le point. On trouve parfois encore des traces de cet usage sous certaines plumes contemporaines.

Une circonstance où la répétition du deux-points est unanimement admise est celle où le premier sert à introduire une citation et que l’autre se trouve à l’intérieur de cette citation :

Elle a déclaré : « Mon objectif : la médaille d’or ! »

Dans une énumération annoncée par un deux-points et structurée de façon verticale (comme une liste à puces), la présence d’un autre deux-points dans les éléments énumérés ne pose généralement pas de problème de compréhension :

Le lac Supérieur est entouré par :
• trois États américains : le Michigan, le Wisconsin et le Minnesota ; 
• une province canadienne : l’Ontario.

Autre situation ne causant guère de confusion : un énoncé introduit par une courte expression de type « introducteur » ou « présentatif ». Trois exemples :

Titre : le Monstre du Loch Ness : mythe ou réalité ?
Note : Date de la prochaine réunion : le 15 novembre.
1994 : Julie donne naissance à des jumeaux : Jules et Julien.

Autrement, la solution peut souvent passer par le remplacement de certains deux-points par d’autres signes de ponctuation (virgules, points, parenthèses) ou par des mots-charnières. Illustrons la chose avec un exemple concret.

Supposons que vous êtes en train d’écrire un roman policier et que vous arrivez au moment dramatique de la révélation de l’identité de l’assassin. Vous mettez ces paroles dans la bouche de votre héroïne :

Vous le demandez : je vais vous le dire : le coupable : le majordome.

Le correcteur d’Antidote signale que votre phrase contient plus d’un deux-points et que vous devriez y prêter attention. Y a-t-il quelque chose à faire ? Passons en revue la fonction de chacun de ces trois deux-points et voyons s’il n’y a pas moyen de leur préférer une solution de remplacement.

Le premier deux-points fait office de charnière logique entre une cause (le segment qui précède) et un effet, une conséquence (le segment qui suit). On pourrait décider de le remplacer par une virgule, en considérant que le rapport de causalité est de toute façon suggéré par la signification et l’ordre des deux verbes demander à la deuxième personne et dire à la première personne, leur ordre chronologique étant de plus souligné par le fait que le premier verbe est conjugué au présent et le deuxième au futur proche (vais dire).

Vous le demandez, je vais vous le dire…

Par souci de clarté, on pourra aussi décider d’ajouter des mots-charnières de causalité pour expliciter celle-ci :

Vous le demandez, alors je vais vous le dire…
Vous le demandez, donc je vais vous le dire…
Parce que vous le demandez, je vais vous le dire…
Puisque vous le demandez, je vais vous le dire…
Comme vous le demandez, je vais vous le dire…
Si vous le demandez, je vais vous le dire…

On évitera toutefois de tomber dans la lourdeur et le pléonasme en ajoutant deux de ces mots-charnières :

Puisque vous le demandez, alors je vais vous le dire…

Les deux mots puisque et alors indiquent le même rapport de causalité et sont donc redondants. Il faudrait en supprimer un.

Revenons à la phrase de départ et examinons le deuxième deux-points et ses environs :

… je vais vous le dire : le coupable…

Ce deux-points annonce un propos, des paroles. Cela dit, on peut ici observer que le segment qui le précède est explicitement constitué d’un verbe d’énonciation (dire) conjugué au futur proche (vais dire). Il est clair que notre héroïne est en train d’annoncer un propos, alors on ne perdrait pas grand-chose à remplacer le deux-points par un simple point :

… je vais vous le dire. Le coupable…

Cette solution présente l’avantage de scinder la phrase initiale en deux phrases indépendantes, qui se retrouvent à ne contenir chacune qu’un seul deux-points, ce qui contenterait les puristes du précepte du deux-points unique.

Quant au troisième deux-points de la phrase de départ, il a pour fonction de présenter une information, ici une identité entre ce qui précède et ce qui suit :

… le coupable : le majordome.

Ce rapport d’identité pourrait être exprimé de façon moins elliptique, en ayant recours au verbe être :

… le coupable est le majordome.
… le coupable, c’est le majordome.

Tentons maintenant de reformuler la phrase dans son intégralité en nous servant des différentes solutions suggérées pour réduire le nombre de deux-points. De nombreuses combinaisons sont possibles. En voici quelques-unes où l’on passe de trois à un seul deux-points par phrase.

Vous le demandez : je vais vous le dire. Le coupable : le majordome.
Vous le demandez, je vais vous le dire : le coupable, c’est le majordome.
Puisque vous le demandez, je vais vous le dire. Le coupable : le majordome.
Vous le demandez, alors je vais vous le dire. Le coupable : le majordome.
Vous le demandez : je vais vous le dire. Le coupable est le majordome.

On voit que c’est en bonne partie une question subjective de préférence stylistique entre différentes qualités recherchées : concision, clarté, dynamisme, logique, fluidité, rythme, oralité, etc. Vous avez donc le dernier mot.

Et désolé d’avoir divulgâché le dénouement !


  1. On pourrait se demander pourquoi les points de suspension, quant à eux, n’ont pas été baptisés le trois-points. Peut-être parce que les typographes n’utilisaient pas un caractère de plomb spécial pour ce signe horizontal, mais alignaient simplement trois caractères « point » ordinaires. Bien des utilisateurs de traitement de texte perpétuent cette habitude en tapant trois points ( ... ) même s’il existe par ailleurs un caractère informatique unique ( … ) qu’il est préférable d’utiliser. 

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