Enquêtes linguistiques

Eau fraiche

Août 2020 Histoire de mots

Quand les canicules se succèdent, on sent son corps devenir de plus en plus flasque. On n’a alors plus qu’une seule envie : plonger dans un bassin d’eau fraiche ! L’Histoire de mots de ce mois-ci portera justement sur l’adjectif flasque et, pour nous rafraichir, sur quelques noms se rapportant à l’eau, soit oasis, aquarium, évier et flaque (et, dans son acception régionale, flache). Il ne faudra pas se fier aux apparences, car certains mots ont bien une origine commune malgré de grandes différences formelles (aquarium et évier) ou sémantiques (flaque, flache et flasque).

oasis

Le nom oasis a été emprunté tel quel du grec ancien, par l’intermédiaire du latin tardif. Le mot grec s’utilisait comme toponyme référant à des régions fertiles du désert de Libye, dans la partie orientale du Sahara. Il remonterait à l’égyptien ancien waḥ’t, qui signifiait non seulement ‘oasis’, mais aussi ‘chaudron’ ou ‘bassin en forme de chaudron’, vraisemblablement son sens premier. Le t du mot égyptien est probablement demeuré intact lors de son passage au grec archaïque, donnant la forme oatis. Elle aurait abouti à oasis dans le dialecte attique (celui d’Athènes) par un phénomène régulier d’assibilation (transformation d’un son en [s]).

Oasis apparait en français comme toponyme au XVIe siècle. Le nom commun entre en usage au XVIIIe siècle, au cours duquel il oscille entre le genre masculin et féminin avant de pencher définitivement pour le second. Il n’entre toutefois au Dictionnaire de l’Académie française que dans l’édition de 1835. Par analogie avec le côté isolé et réparateur de l’oasis, ce mot désigne aussi, à partir du XIXe siècle, un lieu ou un moment agréable qui contraste avec son environnement perturbé ou son époque mouvementée.

aquarium, évier

Graphiquement, aquarium et évier sont très dissemblables. Pourtant, ils descendent tous les deux du latin classique aquarium ! Le mot latin (à l’origine aussi de aiguière), qui signifiait ‘réservoir à eau’, résultait de la nominalisation de aquarius ‘relatif à l’eau’, dans lequel on reconnait la racine aqua ‘eau’. On a du mal à reconnaitre le mot aquarium dans le mot évier; ce dernier est pourtant le résultat de l’usure du temps sur le premier. Le mot populaire évier n’a en effet jamais cessé d’être usité depuis l’Antiquité, et a subi une profonde évolution phonétique : aquariumaquariuaquarioagwarioaw(w)aryoawieroawieravierevier (ancien français). En plus de ces changements, on note à partir de l’ancien français d’autres variantes telles que esvier (du XVe au XVIIe siècle). Le doublet savant aquarium, lui, n’a pas subi les outrages du temps, puisqu’il n’a été ressuscité qu’au XIXe siècle sous la même forme qu’en latin classique.

Contrairement à sa prononciation et à sa graphie, le sens de évier a connu peu de changements. Le sens du mot est ainsi passé de ‘réservoir d’eau’ en latin à celui de ‘pierre creusée dans le fond de laquelle est percé un trou pour l’évacuation de l’eau’ en ancien français. Par extension, il a référé aussi à la canalisation d’évacuation fixée à ce trou. À partir du XIXe siècle, on entend de plus en plus fréquemment par évier une cuvette de cuisine pourvue d’une robinetterie et d’une vidange. Quant au mot français aquarium, il constitue en quelque sorte la spécialisation du terme latin, puisqu’un aquarium est un réservoir à eau transparent dans lequel on élève des animaux ou des plantes aquatiques. Par métonymie, il s’est appliqué dès le XIXe siècle à l’établissement public comportant un ensemble d’aquariums et destiné à l’observation de la vie aquatique.

flaque, flasque, flache

Malgré la divergence de leurs sens actuels, les mots flaque, flasque (adjectif) et flache partagent une histoire commune : ils sont tous les trois issus du latin flaccus signifiant ‘mou’.

Le nom flaque, usité depuis le Moyen Âge, provient de la forme féminine de l’ancien adjectif flac, signifiant ‘mou’, comme son étymon latin. L’adjectif avait été emprunté au normanno-picard, ce que confirme la conservation du c latin, qui est passé à ch en français. On rencontrait parfois flaque (nom ou adjectif) écrit avec un s (flasque), d’abord muet. La suite as a peut-être servi à transcrire un a postérieur. Les graphies flasque et flaque se sont concurrencées un certain temps, autant pour le sens de ‘mou’ que pour celui de ‘nappe d’eau’, avant de se stabiliser dans leur emploi actuel.

D’un point de vue sémantique, le nom flaque est vraisemblablement passé par les étapes suivantes : ‘ce qui est mou’ ⇒ ‘ce qui est affaissé par mollesse’ ⇒ ‘dépression molle’ ⇒ ‘dépression humide (donc molle)’ ⇒ ‘petite nappe d’eau’. L’adjectif flasque est resté plus proche de son sens original ‘mou’, quoiqu’il ait connu quelques dérives. Ainsi, au XVe siècle, il se rapportait au caractère boueux ou stagnant d’une eau (se rapprochant ainsi du nom homonyme), alors qu’au XVIe siècle, son sens figuré ‘qui manque de vigueur, d’énergie’ apparait curieusement à l’écrit une cinquantaine d’années avant son sens propre ‘qui manque de tonus, de fermeté, en parlant de la chair’. On peut supposer que le sens propre a été utilisé à l’oral avant le sens figuré.

Le nom utilisé originellement dans la région de Paris, flache, est disparu dans le sens de ‘flaque’, mais il subsiste dans certaines langues d’oïl dans son sens premier. Après quelques siècles d’hésitation entre la variante indigène flache et la variante normanno-picarde flaque, c’est cette dernière qui a prévalu. La première a néanmoins produit des acceptions spécialisées issues du sens ‘dépression molle’, mais qui avaient abandonné la composante ‘mou’ (ex. : ‘partie sans écorce d’un tronc’, ‘creux dans une poutre’, ‘partie affaissée d’un pavage’).

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