Enquêtes linguistiques

Ères et siècles

Avril 2016 Points de langue

Un utilisateur nous écrit :

Antidote consigne av. J.⁠-⁠C., abréviation de avant Jésus-Christ. Il serait intéressant que le correcteur suggère (avec une ligne jaune et un commentaire explicatif) de remplacer ces formes religieusement connotées par avant notre ère, locution adverbiale neutre consignée comme correcte par Termium Plus. À noter que, dans la même veine, on utilise de notre ère pour remplacer l’antonyme après Jésus-Christ. Il existe aussi, dans l’usage, les emplois avant l’ère commune (AEC) et ère commune (EC), mais j’ignore s’ils sont considérés comme standards.

Chaque langue a ses conventions pour désigner l’ère utilisée conjointement avec le calendrier grégorien. Cette ère, proposée au vie siècle par l’érudit chrétien Dionysius Exiguus, dit Denys le Petit en français, prend pour point d’origine le début d’année qui, d’après ses calculs, suivit immédiatement la naissance du fondateur du christianisme.

Notons que le sens premier du mot ère est ce sens ponctuel de « moment à partir duquel se fait le décompte des années dans une chronologie ». C’est par extension que ce mot a pris son sens duratif de « période chronologique comptée à partir d’un point fixe », puis son sens courant de « période historique ».

En France, c’est à partir du viiie siècle que l’emploi de l’ère proposée par Denys le Petit a commencé à se diffuser lentement. Depuis, on trouve dans les textes français plusieurs façons d’y référer :

notre ère
ère chrétienne
ère du Christ
ère commune
ère vulgaire (au sens de « commune »)
ère dionysienne (« de Denys le Petit »)
ère de l’Incarnation

an du Christ
an du Seigneur, an de Notre-Seigneur
anno Domini (« an du Seigneur », emprunt au latin)
an du salut, an de salut
an de grâce

après Notre-Seigneur Jésus-Christ
après Jésus-Christ

En français contemporain courant, dans les contextes où il est utile d’expliciter cette ère ou la direction du décompte (avant le point de départ ou après celui-ci), on utilise principalement trois « styles » :

  1. avant Jésus-Christ (av. J.⁠-⁠C.) / après Jésus-Christ (apr. J.⁠-⁠C.)
  2. avant notre ère / de notre ère
  3. avant l’ère commune (AEC) / de l’ère commune (EC)

Chacun présente des qualités et des défauts :

  • Pour ce qui est de l’usage réel, les styles 1 et 2 sont de loin plus répandus. Le style 3, qui avait pratiquement disparu depuis un siècle, a récemment bénéficié d’un certain regain, probablement sous l’influence de l’essor de la désignation anglaise équivalente (Before the) Common Era, mais il demeure très minoritaire.

  • À l’oral, le style 2, le plus économe en syllabes, est le plus commode.

  • À l’écrit, sous forme longue, le style 2 est aussi le plus économe, mais les styles 1 et 3 disposent d’abréviations, qui permettent d’alléger un texte truffé de telles expressions.

  • Les styles 2 et 3 ne font pas explicitement référence à une religion.

Concernant ce dernier critère de non-connotation religieuse, il n’est qu’à moitié réglé par des styles apparemment neutres comme 2 et 3, car, aussi longtemps que le numéro d’année qu’ils qualifient sera compté à partir de l’année traditionnellement associée à la naissance du fondateur du christianisme, on pourra reprocher à notre chronologie d’être « religieusement connotée ». Le reproche pourrait d’ailleurs être étendu à nos noms de mois et de jours : par exemple, faudrait-il remplacer le nom de mois mars et le nom de jour mercredi pour cause de référence aux dieux Mars et Mercure ?

Comme aucun de ces styles n’est parfait et que le choix peut dépendre du contexte, il ne nous semble pas opportun pour le correcteur d’Antidote de suggérer systématiquement le style 2 à l’utilisateur qui ne l’aurait pas employé.

En complément, voici quelques règles d’écriture utiles à connaitre lorsqu’on rédige des textes où il est question de cette ère ou de la numérotation des ans, siècles et millénaires.

Abréviations

Les locutions avant Jésus-Christ et après Jésus-Christ peuvent s’employer telles quelles ou sous leurs abréviations respectives av. J.⁠-⁠C. et apr. J.⁠-⁠C. :

l’an 44 avant Jésus-Christ, l’an 79 après Jésus-Christ
l’an 44 av. J.⁠-⁠C., l’an 79 apr. J.⁠-⁠C.

On évitera les graphies où un seul des deux éléments de la locution est abrégé, comme dans les deuxième et troisième exemples ci-dessous :

l’an 44 avant Jésus-Christ
*l’an 44 av. Jésus-Christ
*l’an 44 avant J.⁠-⁠C.
l’an 44 av. J.⁠-⁠C.

Il est déconseillé d’abréger le mot siècle dans les expressions de ce type :

le premier siècle avant Jésus-Christ
le premier siècle av. J.⁠-⁠C.
le quatrième siècle avant notre ère
*le premier s. avant Jésus-Christ
*le premier s. av. J.⁠-⁠C.
*le quatrième s. avant notre ère

En revanche, le numéral ordinal qui précède le nom siècle peut s’abréger. On le compose alors en chiffres romains, en petites capitales, chiffres suivis de la lettre finale e en exposant (sauf dans le cas de premier, où les deux lettres finales er sont mises en exposant) :

le premier siècle avant Jésus-Christ
le ier siècle av. J.⁠-⁠C.
le quatrième siècle avant notre ère
le ive siècle avant notre ère
le treizième siècle
le xiiie siècle

L’espace située entre le numéral ordinal écrit en chiffres et le mot auquel il se rapporte devrait être insécable pour éviter des séparations fâcheuses en fin de ligne. Il en est de même pour l’espace qui précède l’abréviation J.⁠-⁠C. Dans les exemples suivants, l’espace insécable est représentée par le caractère _ :

l’an_44 av._J.⁠-⁠C.
le ive_siècle apr._J.⁠-⁠C.
le xiiie_siècle

Le trait d’union dans J.⁠-⁠C. devrait idéalement être lui aussi insécable pour éviter que les initiales J. et C. se retrouvent séparées sur deux lignes. Il existe à cette fin le caractère trait d’union insécable (code Unicode U+2011), mais sa gestion correcte peut dépendre du logiciel ou système utilisé. 

Accord en nombre

On hésite parfois sur l’accord en nombre du mot siècle lorsqu’il suit deux numéraux ordinaux unis par une conjonction ou une préposition. Voici les cas les plus typiques.

Si l’expression est construite avec deux déterminants définis au singulier (le… et le ; du… et du ; du… au), le nom siècle s’accorde au singulier :

le iiie et le ive siècle
du iiie et du ive siècle
du iiie ou du ive siècle
du iiie au viiie siècle

Si l’expression est construite avec un déterminant défini au pluriel (les, des, aux), le nom siècle s’accorde au pluriel :

les iiie et ive siècles
des iiie et ive siècles
aux iiie et ive siècles

Le « truc » consistant à remplacer mentalement le mot siècle(s) par cheval/chevaux peut aider à se convaincre à l’oreille de l’accord le plus naturel.

Dans les formulations elliptiques sans article et où la conjonction ou la préposition sont remplacées par un trait d’union, l’accord dépend du sens. Si les siècles coordonnés ne sont pas immédiatement successifs, il est généralement question d’un intervalle dont ils constituent les bornes, et l’accord se fait alors au singulier, comme on le ferait dans la formulation développée correspondante :

iiie-viiie siècle (= du iiie au viiie siècle)
vie-iie siècle av. J.⁠-⁠C. (= du vie au iie siècle av. J.⁠-⁠C.)

Si les siècles coordonnés sont immédiatement successifs et qu’ils expriment une datation incertaine, donc une alternative, l’accord se fait au singulier :

viie-viiie siècle (= du viie ou du viiie siècle)
ixe-viiie siècle av. J.-C. (= du ixe ou du viiie siècle av. J.⁠-⁠C.)

Si les siècles immédiatement successifs expriment plutôt une période de deux siècles, cet ensemble est traité comme une addition plutôt qu’un intervalle, c’est-à-dire que la construction sous-entendue est celle d’un déterminant défini au pluriel, ce qui commande l’accord de siècle au pluriel :

viie-viiie siècles (= des viie et viiie siècles)
ixe-viiie siècles av. J.-C. (= des ixe et viiie siècles av. J.⁠-⁠C.)

On a dit plus haut qu’il n’est pas recommandé d’abréger le mot siècle. L’utilisation d’une abréviation comme s., où l’accord en nombre n’est pas visible, rendrait plus ambigus certains de ces cas elliptiques. Dans l’exemple qui suit, est-on en présence d’une alternative ou d’une période ?

viie-viiie s.

Millénaire oblige

Concluons cette chronique du siècle en mentionnant que le mot millénaire suit généralement dans ces contextes les mêmes règles d’écriture que siècle, avec cette différence que le numéral ordinal qui l’accompagne, lorsqu’il est abrégé en chiffres romains, ne se compose pas en petites capitales, mais en grandes capitales, le millénaire étant considéré comme une division temporelle d’ordre supérieur. Le principe est le même que dans la numérotation romaine des divisions principales (grandes capitales) et secondaires (petites capitales) d’un ouvrage (par exemple : tome III, chapitre vi) ou d’une pièce de théâtre (acte V, scène iii). Pour les millénaires, cela donne donc :

le Ier millénaire av. J.⁠-⁠C.
le IVe millénaire avant notre ère
Que nous réservent le xxie siècle et le IIIe millénaire ?  

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