Enquêtes linguistiques

Féminin des noms de personnes en -eur

juin 2014

On hésite parfois sur la forme féminine à donner à certains noms de personnes, en particulier des noms de métiers, titres ou grades qui, jusqu’à relativement récemment, étaient peu représentés par les femmes. Cela se pose notamment avec les noms dont la finale est -eur. Passons en revue les tendances générales et examinons quelques cas où l’usage est flottant.

Féminins en -euse

La forme féminine se termine habituellement par -euse lorsque le nom correspond à un verbe directement lié sémantiquement et partage le même radical que le participe présent du verbe. La finale -ant du participe présent est remplacée par le suffixe -eur au masculin et -euse au féminin :

danser → dansant → danseur → une danseuse
couvrir → couvrant → couvreur → une couvreuse
bâtir → bâtissant → bâtisseur → une bâtisseuse
fondre → fondant → fondeur → une fondeuse

Ce procédé de formation productif vaut aussi pour un bon nombre de noms en -teur, issus de verbes dont le radical se termine par t :

chanter → chantant → chanteur → une chanteuse
acheter → achetant → acheteur → une acheteuse
mettre → mettant → metteur → une metteuse (en page, en scène)
battre → battant → batteur → une batteuse

La forme féminine se termine aussi par -euse pour des noms qui sont formés à partir d’un nom :

camion → camionneur → une camionneuse
chronique → chroniqueur → une chroniqueuse
bruit → bruiteur → une bruiteuse 

Cela vaut également quand le nom de base est un emprunt à l’anglais. Plusieurs appellations sportives sont de ce type :

football → footballeur → une footballeuse
hockey → hockeyeur → une hockeyeuse

Le nom de base anglais est parfois aussi un nom de personne :

supervisor → superviseur → une superviseuse
trapper → trappeur → une trappeuse

Féminins en -eresse 

Certains féminins en -euse connaissent une variante utilisant le vieux suffixe -eresse, qui n’est plus productif. Ces variantes ne sont généralement plus utilisées que dans un emploi spécialisé (juridique ou poétique) : 

demander → demandeur → une demandeuse ou (juridique) une demanderesse
défendre → (juridique)défendeur → une défenderesse
vendre → vendeur → une vendeuse ou (juridique) une venderesse
acquérir → acquéreur une acquéreuse ou (juridique) une acquéresse
bailler → bailleur → une bailleuse (de fonds)
ou (juridique) une bailleresse
chasser → chasseur → une chasseuseou (poétique) une chasseresse
charmer → charmeur → une charmeuseou (poétique) une charmeresse

Mais, dans les cas suivants, le féminin en -eresse est encore et toujours le seul féminin courant :

enchanter → enchanteur → une enchanteresse
pècher → pècheur → une pècheresse
venger → vengeur → une vengeresse

Féminins en -trice

Plusieurs noms masculins en -teur ont pour féminin un nom en -trice. Ils remontent à des noms latins se terminant par le suffixe -tor, dont le féminin est -trix, ou sont des formations savantes sur ce modèle. Ils ont souvent dans leur famille des noms en -tion, en -ture ou en -torat. Ils ne sont généralement pas issus de verbes dont le radical se termine par t (contrairement à ceux de la série chanteuse vue plus haut) :

agriculteur (pas de verbe de même radical) → une agricultrice
aviateur
(pas de verbe de même radical) → une aviatrice
sénateur (pas de verbe de même radical) → une sénatrice
compositeur (le t ne vient pas de *compositant) → une compositrice
animateur (le t ne vient pas de *animatant) → une animatrice
directeur (le t ne vient pas de *directant) → une directrice
percepteur (le t ne vient pas de *perceptant) → une perceptrice
promoteur (le t ne vient pas de *promotant) → une promotrice
amateur (le t ne vient pas de *amatant) → une amatrice

Bien que le nom empereur ne se termine pas par -teur, son féminin impératrice s’explique par un phénomène similiaire, ces deux mots étant issus des mots latins imperator et imperatrix. Mentionnons aussi que, dans le domaine du chant classique et de l’opéra, on utilise parfois pour féminin du nom chanteur le nom cantatrice (qui remonte au latin cantatrix par l’intermédiaire de l’italien).

Proche des féminins en -trice, citons au passage ambassadrice, féminin d’ambassadeur, mots qui nous viennent de l’italien. Comme c’est le cas pour plusieurs autres féminins (générale, mairesse, pharmacienne), le mot ambassadrice a d’abord désigné l’épouse de l’homme exerçant la fonction en question. Mais cette pratique où la femme est désignée par rapport à son conjoint est aujourd’hui démodée. Qui se souvient que le mot étudiante a d’abord désigné la maitresse d’un étudiant ?

Il arrive parfois que des noms en -teur fassent leur féminin en -trice même s’il existe un verbe correspondant avec un participe présent en -tant. Ces cas s’expliquent par le fait que le verbe est apparu tardivement, après le nom. Celui-ci ne dérive donc pas du verbe :

inspecteur (nom antérieur au verbe inspecter) → une inspectrice
détecteur (nom antérieur au verbe détecter) → une détectrice

Les noms reporteur (journaliste) et supporteur font aussi leur féminin en -trice (reportrice et supportrice), car ils ne dérivent pas de verbes français, mais sont les formes francisées des noms reporter et supporter, empruntés à l’anglais.

Féminins en -eure

Les noms et adjectifs en -eur qui dérivent de comparatifs latins en -(i)or ont un féminin en -eure :

supérieur → une supérieure
mineur
(âge) → une mineure
prieur → une prieure
mayeur
une mayeure

Pour mineur, il existe un homonyme signifiant « personne travaillant dans une mine » et auquel correspond le verbe miner, minant ; dans cet emploi, le mot a pour féminin la forme régulière mineuse.

Le nom prieur, qui désigne le supérieur de certains couvents, n’a aucun rapport avec le verbe prier, mais vient plutôt du latin prior (« premier »).

Le mot mayeur (ou maïeur), qui est employé en Belgique comme synonyme familier de bourgmestre ou maire, vient comme ce dernier mot du latin major (« plus grand »).

Féminins en -eur ou en -eure

D’autres noms en -eur, généralement issus du latin, n’appartiennent pas aux catégories énumérees ci-dessus. Il n’existe pas de verbe correspondant, ou, du moins, il n’est pas directement lié sémantiquement. Pour le féminin, on propose alors habituellement d’employer soit une forme épicène (identique à la forme masculine), soit une forme en -eure :

professeur → une professeur ou une professeure
ingénieur → une ingénieur ou une ingénieure
proviseur → une proviseur ou une proviseure
censeur → une censeur ou une censeure
successeur → une successeur ou une successeure

En France, en Belgique, en Suisse et au Québec, des listes de formes féminines recommandées ont été publiées par des organismes publics responsables de la langue française pour tenter d’orienter l’usage1. Dans la majorité des cas, ces listes concordent, mais on observe parfois des différences. Par exemple, pour professeur, les deux féminins donnés ci-dessus sont mentionnés sur les listes de France et de Belgique, alors que c’est seulement la forme professeure qui est recommandée en Suisse et au Québec.

Plusieurs féminins en -eure, comme professeure et ingénieure, ont d’abord été proposés au Québec. Certains ont commencé à se répandre en Europe à côté des formes épicènes, notamment en Suisse. Par ailleurs, il faut mentionner que les listes québécoises plus récentes ont abandonné certains féminins en -eure initialement proposés en faveur de féminins de formation plus régulière. Par exemple, le féminin annonceure n’est plus recommandé au Québec, où lui est désormais préférée la forme annonceuse, plus régulière.

Des cas délicats

Voici pour terminer quelques exemples témoignant d’une certaine hésitation dans l’usage.

Pour le mot docteur, le féminin doctoresse, qui a été utilisé par le passé pour désigner soit une femme savante, soit la femme d’un docteur, est parfois encore utilisé pour désigner une femme qui pratique la médecine, notamment en Suisse et en Belgique. En France, on emploie aussi une docteur ou une docteure. Cette dernière forme est celle qui est recommandée au Québec.

Pour auteur, le féminin autrice est de formation régulière, mais ce n’est qu’en Suisse qu’il a été recommandé, à côté d’une auteur. En France et en Belgique, on propose une auteur ou une auteure. Cette dernière forme est préférée au Québec.

Pour sculpteur, le féminin régulier sculptrice est le plus recommandable et le plus recommandé. Cela dit, on rencontre aussi une sculpteuse (bien que le verbe sculpter soit postérieur au nom), une sculpteure et une sculpteur.

Dans le cas de vainqueur, le féminin vainqueresse fut brièvement employé en ancien français et on pourrait tenter de lui donner une seconde vie, mais la connotation archaïque du suffixe -eresse constitue sans doute un handicap. Le féminin vainqueuse, parfois employé, a pour lui (pour elle ?) sa formation régulière à partir du verbe vaincre, vainquant. On trouve aussi la forme épicène une vainqueur, ainsi que une vainqueure. Quelle forme féminine sortira victorieuse de cette mêlée ? (Pour l’adjectif, on se rabat en effet habituellement sur victorieuse, féminin de victorieux.)

En cas de doute pour un mot donné, on pourra se référer au dictionnaire de définitions d’Antidote. Il fournit pour plusieurs mots des notes sur la graphie et l’usage des formes féminines. 

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  1. Pour la France, voir le site Du féminin de l’ATILF. Pour la Belgique, voir Mettre au féminin, du Service de la langue française de la Communauté française de Belgique. Pour la Suisse, voir Écrire les genres : guide romand d’aide à la rédaction administrative et législative épicène. Pour le Québec, voir Féminisation et rédaction épicène de l’Office québécois de la langue française. 

 

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