Enquêtes linguistiques

Fleurs de Perse

mai 2014

Malgré leur allure française, les mots rose et tulipe ont une origine orientale, plus précisément perse. Cependant, alors que le parfum exotique de rose s’est évaporé depuis belle lurette, celui de tulipe est encore persistant, étant d’emprunt plus récent et, surtout, étant étroitement apparenté à turban. Nous vous offrons donc, à l’occasion de l’arrivée du printemps, ces deux nouvelles fleurs que vous pourrez ajouter à votre bouquet, dont la composition avait été commencée en 2012.

rose

La rose est venue de Perse il y a très longtemps, puisque le mot rosa était déjà connu en latin dans l’Antiquité. Il constitue l’altération de rodia, utilisé par l’osque, langue sœur du latin parlée dans le sud de l’Italie. L’osque l’avait lui-même emprunté au grec rhodea, forme féminine de rhodon, qu’on reconnait dans le mot rhododendron. Le mot grec provient du vieux perse wrda, constituant une évolution de l’indo-européen wrdhos signifiant ‘églantier’. La chute du w dans le mot grec est normale, ce son étant disparu avant l’époque classique.

Le nom rose apparait dans la littérature médiévale (XIIe siècle) en même temps que son adjectif caractérisant des choses de la couleur de cette fleur (ex. : une robe rose). Un nom masculin est tiré de cet adjectif à la fin du Moyen Âge (le rose de sa robe). Quelques acceptions spécialisées se sont ajoutées par la suite, dont ‘vitrail d’église’ (plus couramment, rosace), ‘diamant taillé en facettes’ (d’abord, diamant en rose) et, dans rose des vents, ‘représentation en forme de fleur des points cardinaux’. À part ces rares acceptions référant à la forme typique de la fleur, la phraséologie du mot rose est plutôt liée à sa symbolique ou à sa couleur.

La fleur évoque ainsi soit la souffrance (Il n’y a pas de rose sans épines), soit la santé (frais comme une rose). Sa couleur d’origine est associée au bonheur (voir la vie en rose). On peut expliquer cette association par le fait que le rose rappelle la couleur de la peau d’une personne en santé, ce qui suscite l’optimisme. À cette valeur s’est ajoutée récemment une connotation de féminité et d’érotisme (téléphone rose), qui offre quelque analogie avec la sentimentalité excessive véhiculée par l’expression à l’eau de rose, tirée de eau de rose, une eau de toilette à base d’essence de rose.

turban, tulipe

Le turban est une coiffure traditionnelle masculine portée au Moyen-Orient depuis l’Antiquité, sous une forme ou une autre. Il est constitué d’une longue bande de tissu enroulée sur la tête. Son port s’est plus tard diffusé dans une grande partie du sud de l’Asie ainsi que du nord et de l’est de l’Afrique. Il est associé à l’islam, mais fait aussi partie intégrante du costume sikh (dastār). En Occident, le turban a été en vogue au tournant du XIXe siècle, puis de nouveau dans les années 1940.

L’appellation persane de ce couvre-chef, dūl(i)band, a donné naissance à deux mots en français, turban et tulipe, probablement par l’intermédiaire du turc ottoman tülbend. Dans le cas de turban, le mot semble avoir transité par l’italien turbante, dans lequel on constate le changement du l en r. Ce changement s’est soit produit dans cette langue – qui affiche d’ailleurs une forme plus ancienne tulpante – soit dans une autre langue, comme le portugais, qui, en tant que porte d’entrée importante de mots orientaux grâce aux comptoirs portugais de l’Inde, aurait influencé la forme italienne.

Le i de tulipe, absent dans turban, pourrait être issu d’un emprunt à une variante tülibend du turc, à moins qu’il provienne d’une autre langue intermédiaire qui aurait conservé le i d’origine. Le mot tulipe a fait son apparition en français au tournant du XVIIe siècle sous les formes tulipan et tulipe, avec les premiers bulbes de tulipes en Europe. La forme moderne abrégée est due à la réinterprétation en suffixe de la finale -an, qu’on a simplement supprimée. Son sens de ‘fleur’ lui a été attribué par analogie de forme avec le turban.

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