Enquêtes linguistiques

Fruits épineux

Septembre 2012 Points de langue

Un collègue néerlandophone me demandait quand il fallait mettre un s à un fruit dans des groupes nominaux tels que jus de pomme, compote d’abricots, huile d’olive, etc. J’ai été incapable de lui répondre.

En effet, nul besoin de ne pas être francophone pour hésiter quand vient le temps d’écrire ces expressions où se pose la question du nombre du complément « fruité ». Le problème se pose moins souvent avec les expressions construites avec la préposition à, comme glace à la fraise et tarte aux fraises, où la variation en nombre du déterminant féminin (à la/aux) est audible à l’oreille et permet de déduire s’il faut ajouter la marque graphique du pluriel au nom fraise. En revanche, dans les locutions construites avec la préposition de, sans déterminant devant le nom complément, la prononciation n’est d’aucun secours quand vient le temps de choisir entre jus de pomme et jus de pommes. Ce serait tellement plus simple s’il était toujours question de jus d’ananas !

Disons tout de suite qu’il n’y a pas de règle stricte dans le domaine, mais il se dégage tout de même de l’usage des tendances qu’on s’efforcera de suivre.

Nom complément au pluriel

Lorsqu’il détermine les noms suivants, le nom du fruit se met généralement au pluriel :

compote
confiture
marmelade
coulis
purée
pâte

Voici des exemples. Les cas où nous avons mis le s entre parenthèses sont ceux où les dérogations à la tendance générale sont suffisamment fréquentes pour être signalées.

compote d’abricots, de pommes, de prunes
confiture de fraises, de framboises, de figues
marmelade d’oranges, d’abricots, de pommes
coulis de framboises, de fraises, de tomates
purée de pommes, de marrons, de bananes
pâte de pomme(s), de coing(s), d’amande(s), de tomate(s)

À plus forte raison, le nom complément se met au pluriel s’il s’agit d’un nom générique désignant plusieurs espèces différentes de fruits :

confiture d’agrumes
coulis de fruits

Ces préparations ne se concoctent pas uniquement avec des fruits :

compote d’ognons
confiture de roses
purée de navets

Si le nom complément s’emploie habituellement avec un déterminant partitif singulier (du ou de la), il demeure au singulier dans ces expressions :

de la rhubarbe  compote de rhubarbe
du cèleri → purée de cèleri

Nom complément au singulier

Outre ce dernier cas, le nom complément se met généralement au singulier lorsqu’il détermine les noms suivants :

jus
liqueur
sirop
huile
beurre
gelée

Voici des exemples. Ici encore, le s entre parenthèses indique des cas où les dérogations à la tendance générale sont particulièrement fréquentes.

jus de pomme, d’orange, de raisin, de tomate, de carotte
liqueur de framboise, de citron, de châtaigne, de mure(s)
sirop de fraise, de framboise, de groseille, de mure(s)
huile d’olive, d’arachide, d’amande
beurre de noisette, d’arachide, de sésame
gelée de groseille(s), de coing(s), de pomme(s)

À défaut de trouver une parfaite logique à ces préférences de l’usage, on peut observer que les noms de cette deuxième série désignent généralement des préparations plus homogènes, souvent liquides. Dans le cas de la gelée, qui est essentiellement du jus coagulé, l’hésitation particulière de l’usage vient peut-être de sa consistance qui la rapproche des préparations de la première série (confiture, etc.).

Si le nom complément est un générique désignant plusieurs espèces différentes de fruits, il se met au pluriel :

jus de fruits, d’agrumes, de légumes
gelée de fruits

Dans quelques cas où le complément ne désigne pas un fruit, mais plutôt une partie constitutive (pépin, graine), il se met généralement au pluriel :

huile de pépins de raisin
huile de graines de coton

On notera que, dans ces exemples, les mots raisin et coton restent au singulier.

Quant au jus de chaussette(s), l’absence d’appellation contrôlée dans le domaine du café imbuvable laisse une certaine liberté au scripteur… Disons qu’une seule chaussette suffit à faire image.

En guise de complément, examinons quelques questions connexes qu’on peut être amené à se poser.

Confiture de fraises ou confiture aux fraises ?

On rencontre assez souvent dans la langue familière, particulièrement au Québec, en Belgique et en Suisse, l’emploi de la préposition à (ou aux) là où la préposition de est attendue :

confiture aux fraises
compote aux pommes

L’euphonie y est peut-être pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, avec des noms comme confiture et compote, où les fruits sont la composante essentielle de la préparation, c’est la préposition de qui est recommandée :

confiture de fraises
compote de pommes

La préposition à devrait être réservée aux préparations où les fruits constituent seulement une garniture, un accompagnement ou un parfum. Par exemple :

tarte aux fraises
chausson aux pommes
glace à la fraise

Pot de confiture ou pot de confitures ?

Le mot confiture peut s’employer indifféremment au singulier et au pluriel :

un pot de confiture, de confitures
manger de la confiture, des confitures
confiture de fraises, confitures de fraises

L’emploi au pluriel, qui était autrefois plus fréquent, survit surtout dans la langue courante. Dans la terminologie de l’alimentation, on préfèrera le singulier quand il n’y a pas d’idée sous-jacente de pluralité ou de variété.

Boite de conserve ou boite de conserves ?

Jusque vers le milieu du <span class="petitesCapitales">xxe siècle, l’usage était flottant quant au nombre du mot conserve dans la locution boite de conserve(s). Cette hésitation peut s’expliquer par la polysémie de conserve (« conservation », « produit conservé » ou « contenant qui conserve »). Depuis cette époque, c’est le singulier qui s’est progressivement imposé. On écrira donc :

une boite de conserve
des boites de conserve

Signalons l’existence du synonyme boite à conserve(s), peu répandu.

Pour revenir aux noms de fruits, ils prennent généralement la marque du pluriel quand ils sont compléments de conserve ou boite de conserve :

une boite de conserve de poires
une conserve de pêches
des conserves de tomates

Les noms d’aliments qui s’emploient habituellement avec le déterminant partitif singulier (du ou de la) restent au singulier :

de la viande  une boite de conserve de viande
du thon  une conserve de thon

Le mot conserve reste au singulier dans la locution en conserve :

des poires en conserve
du thon en conserve

Ces explications devraient aider à y voir plus clair dans cette « marmelade » grammaticale. En cas d’hésitation sur le nombre dans ce genre d’expressions (jus de pomme ou jus de pommes ?), le dictionnaire de cooccurrences d’Antidote, fondé sur un immense corpus et illustré de nombreux exemples, est l’outil tout indiqué pour trouver réponse.

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