Enquêtes linguistiques

Lapin à l’espagnole

mai 2019

Pâques vient de passer, et avec lui le temps où de petites ménageries laissent les enfants caresser lapins, moutons, coqs et chèvres. Nous nous intéresserons aujourd’hui au lapin et à ses mystérieuses origines ibériques. Le lapin nous mènera vers d’autres animaux de notre ménagerie, comme le chiot, le mouton, le coq, la grue et le rougegorge, mais aussi vers d’autres créatures moins recommandées pour les enfants : le griffon et le dragon. ¡ Felices Pascuas !

lapin

Les conjectures à propos de l’origine du mot lapin sont presque aussi prolifiques que l’animal lui-même. L’une des hypothèses les plus plausibles est celle qui considère le mot lapereau comme mot de base à partir duquel aurait été dérivé lapin.

Apparu au XIVe siècle, le mot lapereau tirerait son origine du radical lapar-⁠, d’une langue ancienne de la péninsule Ibérique qu’on retrouve dans le portugais láparo signifiant, comme son paronyme français, ‘jeune lapin’. Cet emprunt s’ajoutait à celui du terme conil ‘lapin (adulte)’, lui-même originaire de la péninsule Ibérique et qui, comme l’animal, n’avait franchi la Loire qu’au IXe siècle. Le radical lapar-⁠ a probablement d’abord été connu grâce au commerce des peaux de lapin, lequel a surement été pratiqué par voie de mer puisque les premières attestations du mot proviennent des dialectes de langue d’oïl les plus septentrionaux en contact avec la mer. Parce que le lapereau est le petit d’un animal, le suffixe diminutif -⁠el a été ajouté à lapar-⁠, ce qui est attesté sous la forme lapriel en ancien français, qui a évolué en lapereau par la suite.

Au XVe siècle, lapereau a donné naissance à lapin, par réinterprétation de la finale -⁠ereau comme suffixe diminutif au lieu de -⁠eau, créant un nouveau radical lap-⁠, auquel on a ajouté le suffixe -in sous l’influence de la finale de la variante con(n)in de conil.

conil

Conil, l’ancien nom du lapin, a probablement été emprunté à un dialecte roman méridional (par exemple, on a conilh en occitan et conill en catalan) puisque le lapin, originaire de la péninsule Ibérique, n’a franchi la Loire qu’au IXe siècle. Conil a donné la variante con(n)in, avant d’être évincé par lapin en moyen français. Le remplacement est attribuable à l’homonymie gênante avec un autre con(n)in, qui, en tant que dérivé de con, évoquait le sexe de la femme.

Conil descend du latin classique cuniculus de même sens (qui a donné cuniculiculture), d’où proviennent les noms courants espagnol conejo et italien coniglio désignant le même animal. Le grec possédant un mot similaire, koniklos, on peut voir dans la forme latine l’hypercorrection d’une forme non attestée cuniclus, empruntée au grec, à une époque où la langue vulgaire avait l’habitude d’abréger le suffixe -⁠iculus ‘petit’ en -⁠iclus.

Ultimement, le mot serait d’origine ibérique (mais non ibère), tout comme lapin et lapereau, remontant à une racine celtibère kun⁠- ‘chien’ (lié au latin canis) auquel on aurait adjoint deux suffixes diminutifs -⁠ik et -⁠l pour donner le sens littéral ‘petit chiot’. L’analogie avec le lapin peut sembler lointaine, mais le français offre d’autres exemples de telles analogies, comme le rongeur appelé chien de prairie et le squale nommé chien de mer.

robinet

Robinet est la forme diminutive de robin, venue elle-même de la forme diminutive Robin du prénom Robert, encore présente aujourd’hui dans Robin des bois. Plusieurs mots désignant des animaux proviennent de Robert, entre autres deux mots anglais qui tirent leur origine de dialectes de la langue d’oïl : rabbit ‘lapin’ (de rabotte) et robin ‘rougegorge’.

En ancien français, le mot robin désignait généralement un mouton. Étant donné que le mascaron des fontaines avait souvent la forme d’une tête de mouton, on l’appela en moyen français robinet. D’autres animaux pouvaient cependant être figurés selon les lieux ou les époques, d’où les appellations diversifiées du robinet dans les autres langues : jau « coq » (poitevin), Hahn « coq » (allemand), kraan « grue » (néerlandais), grifo « griffon » (espagnol), shuǐ lóng tóu [水龙头] « tête de dragon pour l’eau » (chinois).

 

 

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