Enquêtes linguistiques

(Ne pas) faire long feu et tirer les marrons du feu

juin 2018

Un utilisateur d’Antidote nous a fait part de questions sur la locution ne pas faire long feu. L’examen de l’expression sera suivi de celui de tirer les marrons du feu, qui présente des difficultés similaires. Ces expressions « de feu » sont en effet d’un maniement délicat.

faire long feu et ne pas faire long feu

Ces deux locutions verbales figurées ne se différencient formellement que par la présence de la négation ne pas dans la deuxième. On serait donc enclin à supposer qu’elles ont simplement des sens opposés. Mais c’est un peu plus compliqué.

L’expression faire long feu vient de l’époque des anciennes armes à feu à poudre. Quand ladite poudre était humide ou mal tassée, il arrivait qu’elle brule trop lentement et que le coup ne parte pas ou, du moins, qu’il parte avec un certain retard et une force trop faible pour que le projectile atteigne son but. L’expression technique faire long feu était utilisée pour décrire cette défaillance :

Son pistolet a fait long feu.
Le coup a fait long feu.

Elle est attestée depuis au moins le XVIIIe siècle et on l’utilise encore parfois pour parler d’armes ou d’engins explosifs subissant une défaillance analogue.

À partir du XIXe siècle, la locution a revêtu des emplois figurés. Un premier sens, par allusion au coup qui tarde à partir, est celui de « trainer en longueur » :

Une affaire qui fait long feu.

Mais cette acception est relativement peu attestée par rapport à une autre, encore couramment employée, qui ne retient pas l’idée de durée, mais plutôt l’idée d’échec : « ne pas aboutir », « ne pas réussir », « échouer », « ne pas produire l’effet escompté », « manquer son but ». En voici des exemples :

Le projet, qui manquait d’appuis, a fait long feu.
Sa tentative était louable, mais elle a fait long feu.
Il voulait amuser la galerie, mais sa plaisanterie a fait long feu.

Le français connait une autre locution qui joue sur une métaphore similaire, c’est celle du pétard mouillé, qu’Antidote définit comme une « révélation qui devait être sensationnelle, mais qui n’a pas d’effet ».

Il existe par ailleurs une autre locution devenue très courante, ne pas faire long feu, qui signifie « ne pas durer longtemps », « être vite terminé » :

Cette alliance due aux circonstances ne fera pas long feu.
Ses belles résolutions du Nouvel An n’ont pas fait long feu.

Elle s’emploie aussi en parlant de personnes, au sens de « ne pas rester longtemps (dans un lieu, dans une situation) » :

Je veux bien y aller, mais je n’y ferai pas long feu.
Il n’est pas fait pour ce travail, il ne fera pas long feu à ce poste.

Il est plausible qu’il y ait un lien de filiation entre cette locution et faire long feu au sens de « trainer en longueur ». D’un autre côté, elle évoque aussi l’image d’une flamme, d’un foyer qui s’éteint rapidement, qui n’est pas entretenu, sans que ne vienne nécessairement à l’esprit l’idée d’une arme à feu défectueuse. Dans un sens analogue, le français connait d’ailleurs depuis le XVe siècle la locution nominale un feu de paille pour parler d’un sentiment vif mais passager, d’une chose ou d’une situation éphémère (la paille étant un combustible qui se consume rapidement).

Comme la locution ne pas faire long feu est apparue plus récemment que faire long feu et feu de paille, elle a parfois été critiquée comme étant le fruit illégitime d’une confusion ou d’une contamination entre ces deux expressions. Mais ces objections ont fait long feu et la locution est aujourd’hui acceptée par la grande majorité des ouvrages de référence, y compris le Dictionnaire de l’Académie française1.

Elle est en fait devenue si courante que c’est plutôt faire long feu qui tend à devenir moins bien compris par les locuteurs contemporains, qui l’interprètent parfois comme signifiant simplement le contraire de ne pas faire long feu, donc comme signifiant « durer longtemps », alors que, comme on l’a vu, elle signifie habituellement « échouer ». Prenons cet exemple :

Son entreprise a fait long feu.

Il signifie en principe que l’entreprise n’a pas abouti, et non pas, comme on pourrait être porté à le croire, qu’elle a connu un succès durable.

Le paradoxe apparent s’explique si l’on se rappelle que, dans l’image de l’arme à feu, l’échec (du coup de feu) est fonction de la durée (de la combustion de la poudre). Il s’explique aussi si l’on suppose que ce sont en fait deux métaphores différentes (l’arme à feu qui rate son coup et la flamme qui s’éteint rapidement) qui sont à l’origine des deux tournures.

Comme elles peuvent prêter à confusion, il faut les employer avec précaution, en s’assurant que le contexte lève toute équivoque.

tirer les marrons du feu

Antidote donne à cette locution deux définitions apparemment contradictoires : « prendre des risques pour le seul profit d’autrui » et, par extension, « tirer avantage pour soi-même d’une situation risquée ».

L’expression vient de la fable où un singe, alléché par des marrons cuisant sous la braise, se sert de la patte de son compagnon chat comme de pincettes pour les tirer du feu sans se bruler… et sans partager le butin. La fable, d’origine probablement italienne, a été popularisée par Jean de La Fontaine (le Singe et le Chat, 1671), quoique, dans sa version, c’est plutôt par la persuasion que le singe manipule le chat.

À l’époque du fabuliste, la locution était déjà bien connue, sous des formes plus explicites : faire comme le singe, tirer les marrons du feu avec la patte du chat ou, plus brièvement, tirer les marrons du feu avec la patte du chat. On a aussi dit se servir de la patte du chat pour tirer les marrons du feu. Les anglophones disposent d’une expression de même sens et de même origine, to be a cat’s-paw, littéralement « servir de patte de chat ». Avec le temps, la locution française s’est abrégée sous la forme tirer les marrons du feu, où c’est la dupe qui est le sujet du verbe. Par exemple :

Il obtient tout le crédit pendant que son pauvre comparse tire les marrons du feu.

Amputée de sa patte de chat, la locution a cependant perdu de sa clarté, ce qui a sans doute favorisé son passage vers le deuxième sens : « tirer avantage pour soi-même d’une situation risquée ». Dans cette acception, le « tireur » et le profiteur ne font plus qu’un :

C’est la classe dominante qui a encore une fois tiré les marrons du feu.

On peut supposer, sans aller jusqu’à en mettre sa main au feu, que ce glissement de sens a aussi été favorisé par l’existence de la locution tirer son épingle du jeu, syntaxiquement identique, formellement proche (présence commune du verbe tirer, similitude entre du feu et du jeu) et sémantiquement voisine (« se tirer adroitement d’une situation délicate », selon Antidote). On en serait venu à confondre tirer les marrons du feu et tirer son épingle du jeu. On observe d’ailleurs que le mot marrons figure souvent avec un déterminant possessif, comme pour son épingle. Par exemple :

Ayant joué sur les deux tableaux, elle a su tirer ses marrons du feu.

Le glissement sémantique, apparu au XXe siècle, a parfois été critiqué, mais ce nouvel emploi est devenu courant. Il est consigné dans plusieurs ouvrages de référence, dont le Dictionnaire de l’Académie française, qui, là encore « greffier de l’usage », accepte les deux sens1.

Lorsqu’on lit des textes où figure l’expression tirer les marrons du feu, il faut donc garder à l’esprit ces deux significations possibles si l’on veut éviter des interprétations à contresens.

Conclusion

L’évolution sémantique des expressions examinées fait qu’elles peuvent avoir des sens assez éloignés selon les textes où on les trouve. En les employant, on s’assurera que le contexte dissipe toute ambigüité. Utiliser ces locutions sans précaution, c’est jouer avec le feu.


  1. ACADÉMIE FRANÇAISE, article « feu », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, version informatisée.  ↩

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