Enquêtes linguistiques

Pas moins de

octobre 2017

Ce Point de langue s’inscrit dans la suite du précédent, puisqu’il est de nouveau question d’une expression contenant l’adverbe moins et d’un petit mot grammatical qui a souvent tendance à tomber en sa présence, à savoir la particule négative ne.

On hésite parfois à employer le ne dans les tournures suivantes, où l’expression pas moins de est suivie d’un numéral :

Ma classe ne compte pas moins de 25 élèves.
Ma classe compte pas moins de 25 élèves.

Ces deux formulations sont-elles équivalentes ? L’une est-elle préférable à l’autre ?

Rappelons que, de façon générale, les deux particules ne et pas s’emploient ensemble, fonctionnant comme une locution adverbiale conférant une valeur négative à la phrase. Comparons :

Ma classe compte moins de 25 élèves.
Ma classe ne compte pas moins de 25 élèves.

La première phrase signifie que la classe compte une quantité inférieure à 25 élèves, soit 24 ou moins. La deuxième est en principe la négation de la précédente et signifie donc que la classe compte 25 élèves ou plus. Les deux phrases suivantes sont synonymes :

Ma classe ne compte pas moins de 25 élèves.
Ma classe compte au moins 25 élèves.

Revenons à la construction où la particule ne est omise :

Ma classe compte pas moins de 25 élèves.

On sait que, dans la langue familière, notamment à l’oral, la brève particule négative ne (tout comme sa forme élidée n’) a tendance à tomber, sans que le sens change autrement, comme dans le deuxième exemple ci-dessous :

Je ne veux pas de son argent.
Je veux pas de son argent.
(familier)

On pourrait penser que l’omission de ne en présence de pas moins de relève du même phénomène de simple relâchement de registre de langue. Mais l’examen d’exemples conjugués aux temps composés permet d’écarter cette explication. On sait que, lorsqu’elle modifie un verbe conjugué à un temps composé, la particule pas s’intercale entre l’auxiliaire et le participe passé, et cela même dans la tournure sans ne du registre familier :

Je n’ai pas voulu de son argent.
J’ai pas voulu de son argent.
(familier)

Si l’on déplace la particule pas après le participe passé, les phrases résultantes sont nettement senties comme agrammaticales :

*Je n’ai voulu pas de son argent.
*J’ai voulu
pas de son argent.

Observons maintenant des phrases construites à un temps composé avec pas moins de :

Elle n’a pas écrit moins de 25 romans.
Elle a pas écrit moins de 25 romans.
(familier)
Elle a écrit pas moins de 25 romans.

On reconnait dans la deuxième une version familière de la première. Mais cette construction se rencontre rarement si on la compare à la troisième, qui est courante et n’est pas sentie comme agrammaticale, malgré que la particule pas soit placée après le participe passé. On perçoit plutôt ici que le pas se rapporte à moins plutôt qu’au verbe qui précède, formant une entité figée (pas moins). On perçoit aussi que le sens général de la phrase n’est pas le même. En observant de nombreux contextes où cette construction est employée, on constate qu’elle est habituellement chargée de deux nuances sémantiques souvent absentes de la construction avec ne :

  • Le nombre exprimé doit être interprété comme une quantité exacte, et non pas comme la limite inférieure d’un intervalle de valeurs possibles ;
  • Cette quantité est considérée comme remarquable, notable, importante.


Autrement dit, les deux phrases suivantes sont sémantiquement équivalentes :

Elle a écrit pas moins de 25 romans.
Elle a écrit la quantité remarquable de 25 romans.

Le fait que le nombre exprimé doit être interprété comme une valeur exacte et non pas comme une approximation peut aussi se constater du fait que, bien souvent, ce nombre n’est pas un « chiffre rond » (qui serait plus naturel pour une limite approximative) :

Haydn a composé pas moins de 104 symphonies.
L’homme pesait pas moins de 203 kilos.

Cette construction peut se trouver dans un groupe sujet :

Pas moins de 25 élèves ont réussi l’épreuve.

Le verbe s’accorde alors en nombre avec le sujet introduit par pas moins :

Pas moins d’une année fut nécessaire pour réaliser le travail.
Pas moins de deux journées furent nécessaires pour réaliser le travail.

Précisons que les deux nuances sémantiques observées pour la construction sans ne se rencontrent aussi parfois dans le cas de la construction avec ne. Voici un exemple où cette particule est présente et où l’emploi d’un nombre à quatre chiffres significatifs suppose un souci d’exactitude :

La commune ne compte pas moins de 4 617 habitants.

Autre exemple avec ne :

Ce ne sont pas moins de 51 pays qui furent représentés à l’exposition.

Que pense l’Académie française de ces tournures ? Elle reconnait les deux. D’une part, on trouve, dans la plus récente édition de son Dictionnaire1, cet exemple avec ne :

Nous n’étions pas moins de cent.

On suppose que le chiffre rond cent doit être interprété comme une limite inférieure (« au moins cent ») plutôt qu’un nombre exact, dans cet exemple qui sert à illustrer cette définition académique de pas moins : « une quantité moindre de, un nombre inférieur à ».

D’autre part, dans son blogue2, l’Académie compare les deux phrases suivantes et indique sa préférence pour la première :

Ce travail a demandé pas moins de six mois.
Ce travail n’a pas demandé moins de six mois.

L’interprétation à donner n’est pas explicitée, mais la durée de six mois doit probablement ici être entendue comme un nombre exact plutôt que comme une limite minimale.

L’Académie donne aussi un exemple en fonction sujet :

Pas moins de cinq versions ont été nécessaires

On peut donc conclure que les deux constructions examinées sont acceptables, avec la nuance que la tournure sans ne implique généralement une interprétation exacte du nombre exprimé, accompagnée d’une certaine mise en relief sémantique. La construction avec ne est plus ambigüe, pouvant parfois revêtir cette même interprétation, mais par ailleurs signifiant souvent simplement « au moins ». Saurez-vous lever le doute dans ce dernier exemple ?

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1. ACADÉMIE FRANÇAISE, article « moins », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, version informatisée.
2. ACADÉMIE FRANÇAISE, « Courrier des internautes », Dire, ne pas dire, 7 juillet 2017.
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