Enquêtes linguistiques

Secrets du métier

novembre 2017

Le travail est une constante de la vie à laquelle on ne peut que rarement échapper. Alors, pour alléger son fardeau, rien de mieux que de se plonger dans l’étymologie secrète de quelques mots le désignant, soit métierboulot et job. Comme pour l’Histoire de mots portant sur le travail (Au travail !), la présente vous révèlera les causes de trois autres symptômes ressentis au travail, soit l’impression d’être un serviteur, d’avoir une boule dans l’estomac et de s’attaquer constamment à de gros morceaux. Encore une fois, il s’agit de perception extrasensorielle étymologique, puisque les mots métierboulot et job sont respectivement liés aux sens ‘serviteur’, ‘boule’ et ‘morceau’. Faisons le pari tout de même qu’à la lumière de ces révélations, vous n’en serez que plus motivés au travail.

métier

Le nom métier remonte au latin classique ministerium ‘fonction de serviteur’, dérivé de minister ‘serviteur’. Celui-ci avait été dérivé quant à lui par l’ajout du suffixe nominal -⁠ter à minus ‘moins’ et peut donc être interprété en ‘celui qui est moins (par rapport à un autre)’. Ministerium a engendré le doublet savant ministère ainsi que le doublet populaire métier. Comme c’est habituellement le cas pour les doublets populaires, métier a subi, au cours de l’évolution menant au français, de nombreux changements phonétiques. Parmi ceux-ci, on note la chute de la syllabe ni, donnant misterium. Étant donné qu’en latin chrétien, les termes ministerium ‘sacerdoce’ et mysterium‘(célébration du) dogme divin insaisissable par la raison humaine’ étaient à la fois formellement et sémantiquement proches, il est probable que ce dernier ait contribué à la chute de cette syllabe.

Au Moyen Âge, le mot entre sous la forme mestier en français (si on excepte une première forme menestier, attestée dans la Cantilène de sainte Eulalie(881), mais plutôt picarde que française, puisque composée à Aix-la-Chapelle). Elle demeure courante jusqu’au XVIIe siècle, où elle est remplacée par la forme moderne métier. Le français métier a conservé le sens général latin de ‘service, fonction’, qu’il appliqua dès le Moyen Âge aux choses, souvent avec le sens apparenté de ‘utilité’. Ce sens fut par la suite étendu à la chose utile (vaisselle, meuble, engin, etc.), comme en témoigne toujours le sens ‘machine destinée à la fabrication des textiles’, apparu au tournant du XIIIe siècle. Dans une autre direction, le sens ‘utilité’ glissa avant le français classique vers ‘nécessité’ (estre de mestier ‘être nécessaire’) et ‘habitude d’utiliser’ (faire mestier de ‘avoir l’habitude de’). C’est à partir de ce dernier sens qu’a été dérivé le sens moderne ‘occupation régulière et rémunérée’ au XVIIe siècle.

boulot

L’incertitude plane sur l’origine de boulot. Selon l’hypothèse la plus plausible, ce nom aurait été créé au tournant du XXe siècle à partir du verbe bouloter, qui en argot français foisonnait en sens divers : ‘vivre à l’aise’, ‘prospérer’, ‘faire de petites affaires’, ‘être en bonne santé’, ‘manger’, etc. On peut présumer que le nom boulot au sens de ‘travail’ a été dérivé du sens ‘faire de petites affaires’ de bouloter, qui aurait été étendu à ‘faire des affaires’, puis à ‘travailler’. Ce dernier sens est attesté en Belgique et en Afrique subsaharienne ; il reste à déterminer s’il constitue une survivance ou une dérivation inverse à partir du nom boulot. Il va sans dire que l’acception ‘nourriture’ est naturellement issue du sens ‘manger’ de bouloter.

Il semble que bouloter ait été formé par la suffixation de -⁠ot-⁠ au verbe boulerau sens de ‘rouler comme une boule’, lui-même dérivé de bouleBouloterpourrait soit avoir été dérivé d’un sens métaphorique ‘aller bien’, non attesté, de bouler (par analogie avec le fait qu’une boule roule bien), soit avoir acquis ce sens après sa suffixation en -⁠ot. En tout cas, l’évolution des sens argotiques de bouloter, qui tournent plus ou moins autour de la notion d’activité procurant un avantage ou un plaisir, n’est pas sans rappeler celle du verbe rouler dans l’expression Ça roule ‘ça va bien’.

job

Alors qu’il est clair que le nom job constitue un emprunt à l’anglais, l’origine du mot anglais lui-même est plus nébuleuse. Cependant, si l’on se fie à la première attestation de ce mot dans l’expression jobbe of worke ‘tâche’ (XVIe siècle), on peut présumer qu’il signfiait à l’origine ‘partie’ ou ‘morceau’ plutôt que ‘travail’. Dans l’ancien sens de ‘morceau’, job est à rapprocher de gob, signifiant aussi ‘morceau’. Ces deux mots remonteraient à un mot celtique gobbo ‘bouche’, par l’intermédiaire du sens ‘bouchée’, et seraient, de ce fait, apparentés au français gober. L’évolution phonétique divergente de la consonne initiale des deux mots reste néanmoins à expliquer.

Dans les dictionnaires correctifs du Québec, job commence à être critiqué dès le XIXe siècle dans le sens de ‘travail, ouvrage’ et ‘emploi’, mais aussi dans les sens disparus de ‘aubaine’ et de ‘manigance’, pris également à l’anglais. En France, le mot ne pénètre véritablement qu’au milieu du XXe siècle ; il n’y est utilisé que dans le sens de ‘travail rémunéré’. Peu importe la région, job a toujours appartenu à la langue familière. Le mot est masculin en France, mais féminin au Québec, suivant ainsi la tendance générale des anglicismes à être plus fréquemment du genre féminin au Québec (une toastune gangune business, etc.) qu’en France (un toastun gangun business, etc.).

 
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