Enquêtes linguistiques

Symboles dissociés

novembre 2018

Comme nous l’avons constaté dans la dernière Histoire de mots, la fin du XVIIIe siècle a été féconde pour la chimie occidentale. En fait, cette fécondité s’est poursuivie, et même intensifiée, au XIXe siècle. La preuve en est que les trois éléments du tableau périodique présentés ce mois-ci ont été découverts dans un intervalle de seulement deux ans (1807-1808) et, qui plus est, par le même chimiste, Humphry Davy (parfois concurremment avec d’autres). Il s’agit du potassium, du sodium et du bore. On verra en outre que, pour les deux métaux alcalins de ce trio, soit le potassium et le sodium, une valse-hésitation terminologique est à l’origine de la disparité entre leur appellation actuelle et leur symbole.

potassium

Le potassium a été isolé en 1807 par le chimiste anglais Humphry Davy, qui l’obtint par électrolyse de la potasse caustique (hydroxyde de potassium). Davy donna au nouvel élément le nom de potassium, qu’il dériva du mot anglais potass ‘potasse’, variante désuète francisée de potash. La même année, il ajoutera à son trophée de chasse le sodium, puis, l’année suivante, le calcium, le magnésium, le bore et le baryum.

Comme pour l’azote et le sodium, le symbole chimique représentant le potassium a une autre origine que celle du mot lui-même. Son symbole, K, provient en effet d’un terme concurrent, kalium, créé en 1809 par le chimiste allemand Ludwig Gilbert, qui décida de le substituer à potassium, comme il avait aussi substitué natronium (aujourd’hui, natrium) à sodium. Il s’inspirait en cela de la suggestion du chimiste prussien Martin Heinrich Klaproth (1797) de nommer la potasse Kali, tiré de l’allemand Alkali ‘alcali’ (de l’arabe al-qalī  ‘la soude’). Dans un article de 1813 paru dans Annals of Philosophy, le chimiste suédois Jöns Jacob Berzelius crée le système actuel de nomenclature des éléments chimiques, en les nommant par les deux premières lettres de leur nom latin (ou seulement par la première pour les non-métaux). Il y propose le symbole Po (aujourd’hui réservé au polonium, découvert plus tard), puis se ravise peu après pour celui de K, peut-être sous l’influence de ses collègues allemands.

Kalium fait une incursion en français vers 1830, mais ne parvient pas à déloger potassium, qui est resté le seul terme courant. Le premier terme a quand même été adopté par plusieurs langues germaniques et slaves (Kalium, en allemand ; kalium, en néerlandais ; kalij, en russe…), alors que le second a été préféré par les langues latines (potasio, en espagnol ; potássio, en portugais ; potassio, en italien…) et par l’anglais (potassium).

sodium

Bien qu’on ne trouve pas le sodium sous forme de corps pur dans la nature, certains de ses composés sont connus depuis belle lurette, tels le sel de cuisine et le bicarbonate de soude. Il a été isolé en 1807 par Davy, qui l’a obtenu par électrolyse de la soude caustique. Davy donna au nouvel élément le nom de sodium, qu’il dériva du mot anglais soda ‘carbonate de sodium’. Comme pour son correspondant français soude, le mot anglais avait été emprunté au latin médiéval soda, qui référait à une plante dont la cendre renferme une grande concentration de cette substance. Sodium est passé en français dès 1808.

Comme pour l’azote et le potassium, le symbole chimique représentant le sodium (Na) a une autre origine que celle du mot lui-même. Le symbole provient en effet d’un terme concurrent pour désigner cet élément : natrium, attribué en 1811 par le chimiste suédois Jöns Jacob Berzelius, qui abrégeait en quelque sorte le terme natronium créé par le chimiste allemand Ludwig Gilbert (1809). Ce dernier l’avait forgé à partir du nom natron, nom courant du carbonate naturel de sodium hydraté, dont les anciens Égyptiens se servaient pour la conservation des momies. Dans son article de 1813, paru dans Annals of Philosophy, Berzelius proposa le symbole So, puis se ravisa aussitôt pour celui de Na, peut-être sous l’influence de ses collègues allemands.

Natrium entre en français vers 1840, mais ne parvient pas à déloger sodium, qui est resté le seul terme vraiment courant, implanté dès 1808. Le premier terme a quand même été adopté par plusieurs langues germaniques et slaves (Natrium, en allemand ; natrium, en néerlandais ; natrij, en russe…) alors que le second a été préféré par les langues latines (sodio, en espagnol et en italien ; sódio, en portugais…) et par l’anglais (sodium).

bore

Plusieurs chimistes se partagent la découverte du bore. Ainsi, même s’il a été identifié comme élément chimique en 1824 par Berzelius, il avait déjà été isolé dans des recherches indépendantes (1808), d’une part par Davy et, d’autre part, par les chimistes français Louis Joseph Gay-Lussac et Louis Jacques Thénard. Ce sont ces derniers qui ont créé le terme français bore (1808) à partir de borax, emprunté tel quel au latin médiéval, une adaptation de l’arabe magrébin baųráq ‘salpêtre’. Quelques mois auparavant, Davy le terme anglais avait créé de façon analogue boracium, puis, en 1812, le terme moderne anglais boron, en lui adjoignant la finale de carbon, à cause de certaines ressemblances entre le bore et le carbone.

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