Enquêtes linguistiques

Tableau vivant

septembre 2018

Nous passons maintenant à la partie vivante du tableau périodique en découvrant trois noms désignant des éléments essentiels à la vie : le carbone, l’azote et l’oxygène. Les trois mots ont été créés dans une très courte période, entre 1772 et 1787, ce qui témoigne de la fécondité de cette époque de la chimie occidentale. La formation des deux derniers trahit d’ailleurs les lacunes des connaissances de l’époque, puisqu’elle repose sur de fausses prémisses du célèbre chimiste Antoine Lavoisier. Mais nous nous garderons bien de formuler quelque critique que ce soit à son endroit, étant donné sa contribution majeure aux fondements de la chimie moderne. Une autre raison de lui accorder notre indulgence est sa mort tragique, qui fait contraste avec le sujet « vivant » de ce mois-ci.

 

carbone

Le carbone est l’élément le plus abondant chez les êtres vivants. D’ailleurs, il constitue le principal composant du charbon, produit par la lente décomposition sous haute pression des végétaux préhistoriques. La parenté étymologique de leurs appellations suit la parenté physique de ces deux substances. En effet, carbone et charbon forment des doublets remontant tous deux au latin carbo ‘charbon’, le premier étant savant, le second, populaire.

Le terme carbone a été créé en 1787 par le chimiste Louis-Bernard Guyton de Morveau, qui le consigne dans la Méthode de nomenclature chimique en justifiant son choix comme suit :

Pour mettre encore plus de précision dans la dénomination de ce radical [la pure matière charbonneuse], en le distinguant du charbon dans l’acception vulgaire, en l’isolant, par la pensée, de la petite portion de matière étrangère qu’il recèle ordinairement, & qui constitue la cendre, nous lui adaptons l’expression modifiée de carbone, qui indiquera le principe pur, essentiel du charbon, & qui aura l’avantage de le spécifier par un seul mot, de manière à prévenir toute équivoque.

azote

L’azote a été découvert en 1772 par le chimiste écossais Daniel Rutherford, qui l’appela noxious air ‘air délétère’, parce qu’il était impropre à la respiration. D’autres termes créés à l’époque rappellent aussi son caractère irrespirable : air phlogistiquéair viciéair méphitiquemofette atmosphérique, etc.

Antoine Lavoisier a établi que l’azote et l’oxygène constituent les principaux éléments de l’air. Après avoir remarqué que seul l’oxygène permettait la respiration et la combustion, il décida en 1787, avec le chimiste Louis-Bernard Guyton de Morveau, de baptiser l’autre gaz du nom de azote, du grec a-⁠ ‘sans’ et zōtikos ‘vital’ (de zān ‘vivre’), pour signifier ‘dépourvu de vie’. Cette appellation, adoptée entre autres par l’italien (azoto) et le russe (azot), parait plutôt paradoxale aujourd’hui quand on connait l’importance de l’azote dans la constitution des êtres vivants et des écosystèmes, mais peut-être aussi prémonitoire quand on sait que Lavoisier a été guillotiné sous la Terreur, quelques années seulement après la création de ce mot…

En 1790, le chimiste français Jean Antoine Chaptal crée le terme nitrogène, à partir de nitre ‘nitrate de potassium’ (du grec nitron, désignant le carbonate de sodium hydraté naturel) et le suffixe grec -⁠gène ‘produire’ (du grec -⁠genēs‘qui engendre’), après qu’il fut découvert que le nitre en renfermait. Adopté entre autres par le latin scientifique (nitrogenium), l’anglais (nitrogen) et l’espagnol (nitrógeno), ce terme explique le choix du symbole N pour représenter l’azote, et l’emploi dans la nomenclature chimique de termes tels que nitriquenitrite et nitrate à la place de azotiqueazotite et azotate.

oxygène

L’oxygène a été identifié en tant qu’élément chimique par Antoine Lavoisier (1774), quoiqu’il eût déjà été découvert indépendamment par les chimistes suédois Carl Wilhelm Scheele (1772) et britannique Joseph Priestley (1774). Lavoisier appelle d’abord le nouvel élément air vital, parce qu’il constitue la partie de l’air essentielle à la respiration et, donc, à la vie. Cette appellation s’opposait à celle de l’azote (littéralement ‘sans vie’), qu’il considérait à tort comme le composant de l’air qui ne participe pas à la vie. Lavoisier est également à l’origine du terme moderne, qu’il forge en 1777 à partir des racines grecques oxy-⁠ ‘acide’ (du grec oksus ‘aigu, acide’) et -⁠gène ‘produire’ (du grec -⁠genēs ‘qui engendre’), parce qu’il considérait l’oxygène comme le constituant de tous les acides. On démontrera plus tard que c’est plutôt l’hydrogène qui tient ce rôle. Malgré cette découverte, l’oxygène conservera son appellation fautive. En tant qu’élément vital, oxygène a développé également le sens figuré de ‘ce qui ranime, stimule, vivifie’ (Ce prêt constitue une bouffée d’oxygène pour le projet).

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