Enquêtes linguistiques

Voyage intérieur

Juin 2020 Histoire de mots

En ces temps de confinement, on rêve plus que jamais de partir pour des contrées lointaines, et même des mondes lointains. Heureusement, même si le voyage physique nous est difficile, l’étymologie nous offre l’occasion d’entreprendre un voyage intérieur dans le passé de sept mots aériens, spatiaux ou maritimes : aviation, aviateur, avion, nef, aéronef, astronef et navire. Les passagers sont priés d’embarquer immédiatement pour ce voyage dépaysant !

aviation, aviateur

Les mots aviation et aviateur ont été dérivés du verbe avier, aujourd’hui disparu. Ces trois mots, liés au nom avion, firent leur apparition en 1863 dans l’ouvrage Aviation ou, Navigation aérienne du journaliste Gabriel de La Landelle. Avier avait été créé à partir du radical du nom latin avis ‘oiseau’. Pour La Landelle, aviateur désignait l’appareil volant, et non la personne. Deux ans plus tard, l’aviateur est devenu le technicien de l’aviation, puis, à la fin du XIXe siècle, le pilote d’avion. Le mot était aussi employé adjectivalement dans le sens de ‘qui permet de voler comme un avion’ (appareil aviateur), puis ‘qui s’occupe de l’aviation’ (ingénieur aviateur). Ces sens sont aujourd’hui désuets.

Toujours dans l’ouvrage de La Landelle, aviation se rapportait aux techniques de vol utilisées non seulement par les avions, mais aussi par les oiseaux. Le nom aura acquis son sens de ‘ensemble des engins, des installations et des techniques permettant la navigation aérienne’ à partir de la Première Guerre mondiale. Quand le nom avion passe dans le domaine public dans les années 1920, aviation gagne en popularité. Par métonymie, aviation s’appliquera aussi par la suite à un ensemble d’avions militaires (l’aviation a attaqué trois villes).

avion

Créé en 1875 par Clément Ader, pionnier de l’aviation originaire de Gascogne, le mot avion a été formé à partir du radical de la famille de mots de aviation. La Gascogne étant située près de l’Espagne, il est plausible que le mot espagnol avión ‘petit oiseau’ ou ‘martinet’ ait aussi influencé son choix. En tout cas, contrairement à ce que d’aucuns affirment, avion n’est pas l’acronyme de appareil volant imitant l’oiseau naturel ; cette explication est postérieure à la création du mot avion.

Le mot français avion, utilisé pour désigner divers prototypes inventés par Ader, avait été protégé par un brevet et demeura inconnu du public pendant plusieurs décennies. Ce n’est qu’à partir des années 1920 qu’il a commencé à remplacer le mot aéroplane utilisé jusque-là.

nef, aéronef, astronef

Le nom nef est issu directement du latin classique navis ‘navire’. Celui-ci acquiert dès le latin tardif le sens de ‘partie de l’église occupée par les fidèles’. Son descendant nef gardera longtemps le sens original du latin. Il finira cependant par s’évanouir devant son concurrent navire, sauf dans la langue poétique, qui le fait parfois revivre. En ancien français, le f de nef s’amuïssait au pluriel (au cas régime) (nés), comme c’est encore le cas aujourd’hui pour les pluriels œufs [eu] et bœufs [beu]. Toutefois, cette prononciation distincte du pluriel a été rapidement oubliée. À l’opposé, dans le cas de clef, c’est la prononciation [klé] du pluriel qui a prévalu, effaçant la prononciation [klèf] du singulier.

En 1844, dans le magazine parisien le Magasin pittoresque, on rencontre pour la première fois le terme dérivé aéronef, formé par l’ajout du préfixe aéro- ‘air’ à nef. Il s’applique à un projet d’appareil volant constitué d’une paire de ballons reliés par un câble et maintenus à des altitudes différentes pour se diriger en profitant de courants aériens distincts. Il est d’abord du genre féminin, comme nef. Le sens du terme s’élargit au cours des décennies suivantes, car le Dictionnaire de la langue française (1877) de Littré lui donne déjà sa définition moderne, soit « machine destinée à la navigation aérienne ». Aéronef acquiert le genre masculin vers le tournant du XXe siècle, probablement sous l’influence de aéroplane.

Avec les balbutiements de l’astronautique est apparu le terme astronef ‘vaisseau spatial’ dans les années 1930. Ce terme avait été créé en substituant le préfixe astro- ‘espace, astre’ à aéro- ‘air’ du terme plus ancien aéronef. Astronef a adopté le genre masculin de aéronef dès le début. La présence de astronef fera renaitre de ses cendres le nom nef, dont il constitue en quelque sorte la troncation, puisqu’on l’atteste dans la science-fiction à partir des années 1960 avec son nouveau sens de ‘vaisseau spatial’ (la nef voguait dans l’espace intersidéral). Il conserve néanmoins le genre féminin affiché par ses autres acceptions.

navire

Le nom navire est issu par altérations successives de son étymon navigium, signifiant ‘navire’ en latin classique, puis ‘navigation’ en latin impérial. Ce mot était dérivé du verbe navigare ‘naviguer’, dérivé à son tour de navis ‘navire’. Le mot navigium a subi les altérations suivantes : navigium (latin classique) ⇒ navilium (latin populaire) ⇒ navilie (ancien français) ⇒ navirie (ancien français) ⇒ navire (ancien français jusqu’à aujourd’hui). On rencontre aussi navire en tant que collectif (‘flotte’) à partir de l’ancien français jusqu’au français classique. Dans cette acception, il était employé le plus souvent au féminin. Quant à navire dans son sens original de ‘navire’, il a délogé graduellement son parent nef.

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