Enquêtes linguistiques

Adjectifs employés adverbialement

décembre 2018

Comme annoncé dans la précédente chronique, intitulée Adverbes employés adjectivement, la présente se penchera sur le phénomène inverse où certains mots habituellement utilisés comme adjectifs sont parfois employés dans un rôle d’adverbe. Ces emplois peuvent poser des difficultés d’usage ou d’écriture, notamment quand on hésite entre laisser le mot invariable comme un adverbe et l’accorder en genre et en nombre, comme un adjectif.

Il existe un certain nombre d’adjectifs courants, souvent monosyllabiques, qui sont occasionnellement employés pour modifier un verbe comme un complément adverbial, souvent un complément de manière.

Voyons d’abord quelques exemples où le mot est utilisé dans son rôle habituel d’adjectif dans la fonction d’épithète ou d’attribut. Il s’accorde alors en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte :

Elle parle d’une voix forte.
Leur chant n’est pas juste.
Cette voiture est chère.
Ils ont exécuté de durs travaux.
Il faut creuser un puits profond.
C’est une lourde menace qui pèse.

Les voici maintenant employés comme adverbes de manière, en fonction de complément adverbial du verbe. Ils sont alors invariables.

Elle parle fort. (avec force)
Ils ne chantent pas juste. (avec justesse)
Cette voiture se vend cher. (à un prix cher)
Ils ont travaillé dur. (avec intensité)
Il faut creuser profond. (à une grande profondeur)
Cette menace pèse lourd. (lourdement)

Concurrence avec l’adverbe en -⁠ment (lourd/lourdement)

Comme le montre le dernier exemple, il existe parfois un adverbe de même famille se terminant par le suffixe -⁠ment et dont le sens est le même, du moins dans certains contextes.

Cette menace pèse lourd.
Cette menace pèse lourdement.

Ils ont travaillé dur.
Ils ont travaillé durement.

Il faut creuser profond.
Il faut creuser profondément.

Les deux formes ne sont pas toujours interchangeables, l’adverbe en -⁠ment étant parfois relégué à des emplois moins génériques.

Ils parlent bas. (à voix basse)
Ils parlent bassement. (avec bassesse, de façon déshonorante)

Il l’a payée cher. (à un prix élevé)
Il l’a payée chèrement. (au prix de grands sacrifices)

D’autres emplois adverbiaux d’adjectifs, qui se rencontrent surtout dans la langue familière ou parlée, sont à éviter dans un registre plus surveillé, où l’on préfèrera les adverbes en -⁠ment correspondants ou des synonymes de ceux-ci.

Il faut l’attacher solide.
Il faut l’attacher solidement.

Elle a marché direct vers moi.
Elle a marché directement vers moi.

Les jumelles sont habillées pareil.
Les jumelles sont habillées pareillement.

Elles ont gagné facile.
Elles ont gagné facilement.
Elles ont facilement gagné.

Ils ont voté stratégique.
Ils ont voté stratégiquement.

Difficultés d’accord

Certaines constructions syntaxiques sont moins simples à analyser que celles vues jusqu’ici. Le mot attaché au verbe peut être vu soit comme un adjectif en fonction d’épithète détachée du nom et devant s’accorder avec celui-ci, soit comme un adverbe modifiant le verbe (ou un adjectif) et devant alors être traité comme un mot invariable. On a alors le choix de faire l’accord ou non, en fonction de l’aspect sur lequel on veut insister.

La pluie tombait drue. (en étant drue)
La pluie tombait dru. (de façon drue)

Les tranches étaient coupées très fines. (en étant rendues très fines)
Les tranches étaient coupées très fin. (très finement)

Une étoffe tricotée serrée. (en étant rendue serrée)
Une étoffe tricotée serré. (de façon serrée)

Elle se tenait droite. (en étant droite)
Elle se tenait droit. (en position droite)

Dans le dernier exemple ci-dessus, la variabilité est plus fréquente.

Dans la série qui suit, si on laisse haut invariable, on préfère souvent le placer devant le verbe (troisième exemple) :

Il porte la tête haute. (en la rendant haute)
Il porte la tête haut. (en position haute)
Il porte haut la tête. (en position haute)

Certaines locutions figées privilégient l’une ou l’autre analyse :

Tenir la dragée haute à quelqu’un. (lui faire attendre longtemps ce qu’il désire)
Placer la barre (trop) haut. (avoir de (trop) grandes exigences)
Haut les mains ! (placez vos mains en position haute)

Dans la locution familière qui suit, l’invariabilité semble plus courante que l’accord.

Elle apporte de la lecture à la plage pour ne pas bronzer idiote. (en restant idiote)
Elle apporte de la lecture à la plage pour ne pas bronzer idiot. (de façon idiote)

Ceux qui ne veulent pas « finir l’année idiot » trouveront en complément de lecture ces quelques remarques sur des cas particuliers d’adjectifs se prêtant à des emplois adverbiaux.

fin

On a vu plus haut un exemple du mot fin employé adverbialement au sens de « finement » :

Les tranches étaient coupées très fin.

Le mot est aussi parfois employé devant certains adjectifs (surtout prêt, soul et seul) avec le sens de « complètement, tout à fait ». Il est invariable dans cet emploi adverbial :

Les concurrentes sont fin prêtes.
Les fêtards étaient fin souls.
Ils se sont retrouvés fin seuls.

net et brut

Le mot net est un adjectif qui, selon le contexte, signifie « propre », « soigné », « précis », « clair» » :

La surface n’est pas nette.
Cet appareil photo prend des images nettes.
J’ai une nette préférence pour cette couleur.

Il est parfois utilisé adverbialement au sens de « d’une manière précise, brutale, soudaine ». Il est alors invariable :

Les convives se sont arrêtés net de parler.
La pauvre bête a été foudroyée net.

En comptabilité, l’adjectif variable net qualifie un montant dont on a fait certaines déductions. Il s’oppose alors à brut.

Salaire brut et salaire net.
La société affiche des bénéfices nets de 5 millions d’euros.

Quand ces mots net et brut sont utilisés dans l’expression de quantités, ils sont considérés comme des adverbes et sont laissés invariables.

L’affaire lui a rapporté 5 millions d’euros net.
Elle gagnait brut cent-mille dollars par année.

ferme

Le mot ferme peut revêtir plusieurs sens comme adjectif (« dur », « stable », « inébranlable », « définitif ») :

Tenir un langage ferme.
Elle a la ferme intention de connaitre la vérité.
Les prix sont fermes, aucune négociation n’est possible.

Il peut aussi être utilisé adverbialement au sens de « avec force », « beaucoup ». Il est alors invariable :

Les interlocuteurs discutaient ferme.
Elles se sont amusées ferme.

Dans la langue pénale, on rencontre souvent le mot lorsqu’il est question de sentences de prison. Il est alors considéré comme un adverbe invariable signifiant « sans possibilité de sursis » :

Le coupable a été condamné à dix ans de prison ferme.

Ou, par ellipse :

Le coupable a été condamné à dix ans ferme.

grand, large et frais

Le mot grand est d’un emploi courant et polysémique comme adjectif variable. Il est parfois utilisé adverbialement :

C’est un entrepreneur qui voit grand.

Il est par ailleurs souvent employé pour modifier le verbe ouvrir et l’adjectif ouvert avec le sens de « largement ». Cet emploi adverbial de grand demande logiquement l’invariabilité, mais l’accord est fréquent dans l’usage. Il est facultatif.

Les portes étaient grand ouvertes.
Les portes étaient grandes ouvertes.

Elle m’a accueilli les bras grand ouverts.
Elle m’a accueilli les bras grands ouverts.

Ouvrez grand vos oreilles, les enfants !
Ouvrez grandes vos oreilles, les enfants !

Ouvrez la fenêtre tout grand.
Ouvrez la fenêtre toute grande.

L’adjectif large connait un emploi similaire avec ouvrir et ouvert. L’accord est là aussi facultatif, quoique plus rare.

Ouvrez large les yeux.
Ouvrez larges les yeux.

Elle m’a accueilli les bras large ouverts.
Elle m’a accueilli les bras larges ouverts.

Les fenêtres étaient large ouvertes.
Les fenêtres étaient larges ouvertes.

Le mot frais est lui aussi parfois employé adverbialement devant un adjectif dans le sens de « fraichement, nouvellement ». Malgré cette fonction adverbiale, le mot est presque toujours accordé avec l’adjectif.

Des fleurs fraiches écloses.
Des fleurs frais écloses.

Une façade fraiche peinte.
Une façade frais peinte.

Dans le cas de ces trois mots grand, large et frais, la variabilité peut s’expliquer comme une survivance de l’usage ancien, où les adjectifs employés adverbialement s’accordaient de façon plus généralisée.

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